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Guillotine, incendie, café turc : petite histoire de la Canebière en 8 anecdotes

Quand : 1672 - 28 octobre 1938

La Canebière | Philippe Alès / CC-BY-SA
Rue Quartier La Canebière

1 - D'où vient le nom canebière ?

La rue, autrefois appelée rue saint-Louis, devient Canebière à la fin du XVIIe siècle. Mais son nom ?

Il lui vient de canebe, qui signifie « chanvre » en provençal : la Canebière, c'est donc l'endroit où les marchands de chanvre vendent leur production !

Plus précisement, la Canebière servait alors d’ateliers et de point de vente aux cordiers.

La Canebière au milieu du XVIIIe siècle

La Canebière au milieu du XVIIIe siècle | ©Rijksmuseum / CC0

2 - L'emplacement de la guillotine

Ne vous fiez pas à son air tranquille : sur la Canebière se déroulaient autrefois les exécutions publiques, mais aussi les mises au pilori, le coupable exposé là aux yeux des badauds.

À la Révolution, c'est là que l’on dresse la guillotine, en face de la place Royale (actuelle place du Général-de-Gaulle)…

Elle fonctionne dès le 25 août 1793 : le tribunal révolutionnaire condamne à mort 151 personnes.

Pour se rendre compte de l’atmosphère glauque qui règne alors sur la Canebière, voyons les Mémoires de Lucien Bonaparte :

« Les députés marseillais vinrent me prendre pour déjeuner au café ; je les suivis. Ils me conduisirent à la Canebière, la principale rue de Marseille. J’admirais cette longue place environnée de superbes édifices ; une foule immense d'hommes, de femmes, d’enfants, s’y promenait ; on se coudoyait pour avancer. Je demandai à un des frères et amis si c’était un jour de fête. « Non, me répondit-il tranquillement, ce n’est qu’une vingtaine d’aristocrates qui font la culbute, est ce que tu ne vois pas ? »
« Je regardai dans la direction de son bras étendu, et je vis la guillotine rouge de sang qui travaillait. C’étaient les plus riches négociants que l’on immolait depuis un quart d’heure. Et cette foule qu'ils avaient tant de fois nourrie, venait se promener à la Canebière pour jouir du spectacle.
« Et les boutiques étaient pleines de chalands, comme à l'ordinaire. Et les cafés étaient ouverts. Et les gâteaux et les pains d’épice circulaient comme un jour de foire. En me promenant pour la première fois dans les rues de Marseille, voilà ce que je vis, et ce que je n’oublierai jamais. »
Lucien Bonaparte

Lucien Bonaparte | ©Universitätsbibliothek Leipzig / Public domain

3 - L'assassinat du roi yougoslave

Saviez-vous que le 9 octobre 1934, devant le palais de la Bourse, le roi de Yougoslavie Alexandre Ier et le ministre français Louis Barthou sont assassinés, victimes d’un terrible attentat ?

4 - La plus ancienne au monde...

La Bourse actuelle héberge la Chambre de Commerce.

Créée en 1599 par les marchands de la ville, il s’agit de la plus ancienne chambre de France, voire du monde, selon certains, comme le livre Marseille insolite et secrète (Éléonore Quemener) !

La construction du bâtiment actuel débute en 1854.

D’ailleurs, regardez le fronton : on y voit deux allégories, un homme, une femme, l’Océan et la Méditerranée. Nus comme des vers !

Face à la vive protestation d’un évêque marseillais, l’archiviste de la chambre de Commerce, Sébastien Berteaut, fera paraître dans la presse une épigramme piquante se terminant par :

« Le public marseillais trouve tout naturel Que l’on montre des bourses au palais de la Bourse ! »
Chambre de Commerce, Marseille

Chambre de Commerce, Marseille | ©Pixabay

5 - Le tragique incendie de 1938

Au n° 73 de la Canebière se trouve ce qui s’appelle le « Building », un immeuble de logements et de bureaux.

Rien de bien folichon, dans cette architecture froide du XXe siècle… mais savez-vous que cet immeuble a été construit sur les cendres d’un terrible incendie ?

Celui du magasin des Nouvelles Galeries, construit à la toute fin du XIXe siècle.

Nous sommes le 28 octobre 1938, il est 14h30.

Un feu, causé par « l’imprudence d’un ouvrier », se déclare.

L’Intermédiaire des chercheurs et curieux rapporte que les pompiers se retrouvent incapables de maîtriser l’incendie, qui avec le mistral, se propage aux maisons voisines.

Les raisons ? Le « matériel inadéquat » (pas de grandes échelles), le manque d’entraînement des pompiers...

Il faudra même l’intervention des pompiers de Lyon et des marins-pompiers de Toulon, pour venir à bout des flammes ! On déplore 73 victimes.

L’opinion publique rend responsable le maire Henri Tasso. On voit des tags fleurir sur les murs de la ville : « La bouillabaisse chez Basso (restaurant marseillais de l’époque), la grillade chez Tasso ». Sale ambiance…

Conséquence, quoiqu’il en soit : le corps des sapeurs-pompiers de la ville est dissous, le bataillon des marins-pompiers le remplace, spécialement créé en juillet 1939.

Et toujours en place !

La Canebière en 1900

La Canebière en 1900 | ©Rijksmuseum / CC0

6 - Le café Turc... et Théophile Gautier

À Marseille serait né le tout premier café de France, en 1664, grâce à un Arménien du nom de Pascal ! Bien avant Paris et son café Procope…

La ville, en tous cas, en cette fin de XIXe siècle, voit fleurir de magnifiques établissements, à l’image de ce mythique café Turc, sur la Canebière, hélas disparu.

Guide universel de l’étranger dans Marseille (1867) indique le « déploiement de luxe oriental », avec « ses murs, ses plafonds de glace, où se répercutent des milliers de lumière, offrent un coup d’œil magique. »

Voyage en Espagne et en Algérie en 1855 précise :

« Les lambris sont en glace ; le plafond l’est également, de sorte que tous ceux qui y circulent semblent, quand on regarde en haut, marcher la tête en bas. »

L’écrivain Théophile Gautier, de passage à Marseille, décrit le somptueux décor du café dans Constantinople (1853) :

« J’entre au café Turc ; je me dois cela à moi-même, puisque je pars pour Constantinople ; c’est un très beau café, ma foi. Cependant, je ne vous en parlerais pas, malgré son luxe de miroirs, de dorures, de colonnettes et d’arcades, sans une charmante salle à l'entresol, décorée de peintures d'artistes exclusivement marseillais ; c’est un musée local très curieux et très intéressant. Les boiseries sont divisées en panneaux représentant divers sujets abandonnés à la fantaisie du peintre. Loubon, dont on a admiré à Paris les paysages poudroyants de soleil et les grands troupeaux cheminant sur des terrains de pierre ponce, a fait là son chef-d’œuvre, une Descente de Buffles par un ravin aux approches d’une ville d’Afrique. »

Théophile Gautier détaille ensuite plusieurs peintures, notamment :

« Une allée de parc avec un premier plan d’architecture un perron à colonnes et à balustres par où descendent des dames et des seigneurs, qu'attendent des chevaux de main tenus par des servants ; pour rappeler la dénomination du café, le peintre a représenté un Turc faisant le kief après avoir fumé l'opium ou le hachisch. »

L'écrivain conclue :

« Il serait à désirer que cette galerie marseillaise perdue dans un café fût lithographiée et publiée. Cet exemple de décoration intelligente devrait bien être suivi à Paris où l'on abuse un peu trop du luxe bête des glaces des dorures et des étoffes. »
La Canebière vers 1870-1900

La Canebière vers 1870-1900 | ©Rijksmuseum / CC0

7 - L’hôtel du Louvre et de la Paix

Ce palace date de 1863. On remarque sa magnifique façade et ses statues représentant les quatre continents !

Une publicité dans le Guide Joanne de Provence de la fin du XIXe siècle évoque :

« Grand hôtel Louvre & Paix, réputation universelle, deux ascenseurs (brevetés), bains à tous les étages, hydrothérapie, 250 chambres et 20 salons, salons de lecture et de musique, fumoirs, billards, jardin d’hiver. »

Et le 29 février 1896, la première projection marseillaise des frères Lumière a lieu dans cet hôtel !

Hôtel Louvre et Paix, L'Asie

Hôtel Louvre et Paix, L'Asie | ©Delfin Le Dauphin / Wikimedia Commons / CC-BY-SA

8 - Le Grand Hôtel

Aujourd’hui, il abrite le commissariat central.

Ouvert dans les années 1860, le fronton de sa porte principale évoque les allégories du Commerce et de la Navigation, soit Mercure et Neptune.

Une publicité dans le guide Bradshaw’s illustrated handbook (1853) mentionne qu’y ont séjourné :

l’empereur de Russie Alexandre II ;
le roi de Grèce George Ier ;
Pedro II empereur du Brésil ;
Alphonse XII et son épouse, roi et reine d’Espagne...
Grand Hôtel

Grand Hôtel | ©Jeanne Menjoulet / Flickr / CC-BY

Sources

  • Augustin Fabre. Les rues de Marseille. 1870.
  • L’Intermédiaire des chercheurs et curieux, n° 629. 2005.
  • Éléonore Quemener. Marseille insolite et secrète. Éditions Jonglez, 2017.

À propos de l'auteure

Vinaigrette
Passionnée par les balades et par l'Histoire, grande ou petite... pleine de détails bien croustillants, si possible !