This website requires JavaScript.

Le jour où Champollion a déchiffré les hiéroglyphes

Quand : décembre 1821 - 27 septembre 1822

Hiéroglyphes, Egypte | ©Lady Escabia / Pexels
Maison Appartement de Champollion

L'histoire se déroule le 27 septembre 1822, à Paris, au 28 de la rue Mazarine. Un coup de tonnerre sans précédent !

Il a trouvé la clé !

C’est à Paris, le 27 septembre 1822, que Jean-François Champollion perce le secret des hiéroglyphes, après des années de travail forcené.

Ici, au deuxième étage du n° 28 de la rue Mazarine à Paris, non loin de l’Institut de France et des quais de Seine.

Un appartement composé d’un ancien atelier, nous dit Hillairet dans son Connaissance du Vieux Paris, qui a précédemment servi au peintre Horace Vernet.

Il occupe cet appartement avec son frère aîné Jacques-Joseph, depuis son arrivée à Paris en juillet 1821, après avoir été « chassé » de Grenoble.

Le 28 rue Mazarine

Le 28 rue Mazarine | ©Anecdotrip.com / CC-BY-NC-SA

Les hiéroglyphes, c'est quoi ?

Ils apparaissent dans la vallée du Nil vers 3000 avant notre ère.

  • Le plus ancien date précisément de -3100, il s’agit de la palette du roi Narmer, rapporte Histoire du livre et de l'édition (Yann Sordet, 2021).
  • Le dernier date de 394 : il s’agit de celui de l’île de Philae en Égypte, selon Mémoires d'Égypte, hommage de l'Europe à Champollion (1990).

C’est un système mixte utilisant des idéogrammes (signes, images), des phonogrammes (sons) et des déterminatifs.

On les lit de gauche à droite, de droite à gauche.

Comment savoir, pour le sens de lecture ?

Il faut voir de quel côté regardent animaux et personnages : vers la gauche, il faut lire de gauche à droite.

Pareil de l’autre côté !

Palette de Narmer, détail

Palette de Narmer, détail | ©Richard Mortel / Flickr / CC-BY

Le déchiffrement avant Champollion : qui, quoi ?

À l’époque de Champollion, on ne connaît rien de l’Égypte antique.

Encore moins des hiéroglyphes !

XVIe siècle

Au XVIe siècle, le génial savant, inventeur et polyglotte allemand Athanasius Kircher publie trois tomes de traduction, Œdipus Ægyptiacus.

Pour lui, les hiéroglyphes sont une écriture secrète réservée à une poignée d’initiés…

Mais ses traductions sont ultra fantaisistes : prenez le nom du pharaon Apriès, qu’il traduit en « Les bienfaits du divin Osiris seront sollicités par les cérémonies sacrées et par la chaîne des génies, afin d’obtenir les bénédictions du Nil » (Mots et Noms de l’Égypte Ancienne, Richard Chaby & ‎Karen Gulden, 2014) !

C’est surtout le premier qui fait le lien entre hiéroglyphes et langue copte.

Info capitale, pour la suite : car Champollion, as du copte, saura utiliser cette langue pour déchiffrer les hiéroglyphes, on va le voir !

1761

En 1761, l’abbé Barthélémy émet l’hypothèse que les « ovales » (les cartouches) renferment les noms de rois ou de divinités.

L’Anglais Thomas Young sera le premier en 1819 à vérifier cette hypothèse : travail sur lequel se basera Champollion pour son déchiffrage !

1814

Dès 1814, l’Anglais Thomas Young, médecin touche à tout, qui connaît foultitude de langues antiques, s’attelle au déchiffrement des hiéroglyphes.

Lui aussi s’intéresse aux cartouches : il parvient à déchiffrer le nom de Ptolémée.

S’il n’a pas déchiffré les hiéroglyphes, il réussit à poser des bases que réutilisera Champollion.

Donc...

Vous le voyez, avant Champollion, les savants pensent que les hiéroglyphes ne sont que des idéogrammes, non des sons ou la combinaison des deux.

Il y a encore du chemin à faire !

Fausse porte de Neferiu, détail (2150-2010 av. J.-C.)

Image d'illustration : Fausse porte de Neferiu (2150-2010 av. J.-C.) | ©The Metropolitan Museum of Art / CC0

Champollion et l’Égypte

C’est probablement son frère aîné Jacques-Joseph, professeur de littérature grecque passionné de langues orientales, qui lui donne le « virus » égyptien...

Surdoué, Jean-François a 9 ans quand il apprend latin et grec, 13 ans l’hébreu et le syriaque.

À Paris, à l’École nationale des langues orientales, il apprend arabe, éthiopien, copte…

Mais c’est l’Égypte qui le fascine. Il écrit à ses proches :

« Je veux faire de cette antique nation une étude approfondie et continuelle. [...] De tous les peuples que j’aime le mieux, je vous avouerai qu’aucun ne balance les Égyptiens dans mon cœur. »

À 16 ans, il lit devant l’Académie de Grenoble un travail sur les noms de lieux en Égypte.

Impressionnés, ses membres lui décernent le titre de membre correspondant !

À 17 ans, il lit une communication à l’Académie de Grenoble sur le copte et l’égyptien.

En 1811, à 21 ans, il publie son premier livre sur l’Égypte, Introduction à l’Égypte sous les pharaons.

En 1819, il publie sa théorie sur l’écriture égyptienne :

  • il y a les hiéroglyphes (pour les dieux et les pharaons) ;
  • le hiératique (pour les citoyens, textes administratifs ou religieux) qui est une simplification de l’écriture hiéroglyphique ;
  • le démotique, qui remplace le hiératique.

Les deux dernières dérivant des hiéroglyphes !

Champollion

Champollion | ©The New York Public Library / Public domain

Ce qui aide Champollion pour déchiffrer les hiéroglyphes ?

Champollion le surdoué a un beau bagage de connaissances, oui, mais pas que !

Comme toujours avec une découverte, c’est une somme de travail exceptionnel couplée avec d’autres facteurs.

a) L’expédition de Bonaparte

Champollion s’est appuyé sur la documentation liée à la fameuse expédition de Bonaparte en Égypte (1798-1801).

En 1809, les 22 volumes de la Description de l’Égypte, fruit du travail d’artistes et de savants de tout poil ayant accompagné le général corse, sont publiés.

Une encyclopédie monstre qui permet de faire découvrir toutes les facettes d’une Égypte encore largement méconnue.

Description de l'Egypte (1809)

Description de l'Égypte (1809) | ©New York Public Library / Public domain

b) La pierre de Rosette

Tenez, on parlait de la campagne d’Égypte… c’est pendant celle-ci, en 1799, que l’on découvre la pierre de Rosette.

Elle a la particularité de comporter le même texte traduit en trois langues : hiéroglyphes, égyptien cursif et grec.

Incroyable ! On venait de découvrir le chaînon manquant à la compréhension des hiéroglyphes !

Champollion parvient à s’en procurer des copies : il peut travailler d’après elle pour déchiffrer les hiéroglyphes.

La pierre de Rosette, British Museum

La pierre de Rosette, British Museum | ©Simone Ramella / Flickr / CC-BY

c) Son frère

Jacques-Joseph. Son frère, son aîné de 12 ans. « J’ai été son père, son maître, son élève » écrit-il.

Bibliothécaire, professeur de littérature grecque, il se passionne pour l’histoire antique et les langues orientales.

Il a probablement été à l’origine, en partie, de la vocation de son frère. Il faut dire que Jacques-Joseph s’intéresse à l’Égypte bien avant son frère cadet !

Tenez, l’aîné devient l’ami du mathématicien Fourier, membre de l’expédition scientifique d’Égypte.

Jacques-Joseph lui écrit la préface de La Description de l’Égypte, monumentale encyclopédie consacrée à l'expédition.

Il lui présente son frère. Fourier montre à un jeune Jean-François fasciné quantité d’objets rapportés d’Égypte... il voit bientôt en lui un surdoué qui a soif d'apprendre, un « poulain fougueux qui demande triple ration. »

Jacques-Joseph poussera Jean-François à entrer à l’École des langues orientales de Paris, lui fera rencontrer ses nombreux contacts, grâce auxquels il peut accéder à des lieux capitaux pour son travail, comme le cabinet des Antiques de la Bibliothèque Nationale, nous dit Alain Faure dans son Champollion (2020).

Libraire, archéologue, naturaliste... tous lui ouvrent leurs portes et mettent à sa disposition dictionnaires et encyclopédies, ouvrages capitaux pour ses futures recherches.

Jacques-Joseph corrige tous ses écrits, en rédige une partie.

Et bien que peu fortuné, il a toujours aidé son cadet matériellement, l’a soutenu moralement, l’a accueilli chez lui en période de vaches maigres.

Jean-François écrit en 1812 :

« Tu ne concevras pas jusqu’à quel point je suis touché de toutes les peines que tu te donnes pour moi […] L’Égypte chante tes louanges pour les bienfaits que tu m’as prodigués. »
(Chroniques dauphinoises, 1881)

d) Young VS Champollion

Thomas Young, médecin touche à tout à qui l’on doit la théorie ondulatoire de la lumière, se passionne pour l’Égypte à ses heures perdues.

C’est lui qui le premier démontre que les cartouches contiennent des noms de rois, sur une hypothèse de l’abbé Barthélémy, en 1761.

Lui le premier déchiffre par déduction le nom de Ptolémée ; il pense aussi que dans le cas de ces cartouches, les signes représentent des sons, pas des idées.

Son qu’il cherchera à assigner à chacun des signes composant le nom de Ptolémée, dans la pierre de Rosette.

Il déchiffre Ptolémée et Bérénice, oui, mais passés ces deux noms, son raisonnement ne tient plus !

Champollion écrit d’ailleurs :

« L’Anglais ne s’y connaît pas plus en égyptien qu’en mantchou dont il est professeur. Les découvertes de M. Young annoncées avec tant de faste me font pitié... »

Champollion, quand il annoncera qu’il a déchiffré les hiéroglyphes en septembre 1822, ne mentionnera pas Young.

Il ne le fera qu’en 1831 :

« Je reconnais qu’il a, le premier, publié quelques notions exactes sur les écritures antiques de l’Égypte... »

Mais si Champollion s’est basé sur les découvertes Young, c’est sa formation et sa connaissance du copte qui vont tout changer !

Codex copte, XVII-XVIIIe s.

Codex copte, XVII-XVIIIe s. | ©The Metropolitan Museum of Art / CC0

e) L’étude du copte

Le copte ? Un descendant de l'égyptien ancien avec des touches de grec : c’est LA clé de la compréhension des hiéroglyphes.

Et c’est la connaissance approfondie de cette langue qui va, pour Champollion, faire la différence avec les autres savants.

On a vu qu’il apprend très jeune quantité de langues.

Dès 1805, au tour du copte, grâce notamment au moine melchite Raphaël de Monachis, interprète de Bonaparte en Égypte, professeur d’arabe à l’École des Langues orientales, qui achève de convaincre son élève des liens copte/égyptien.

Champollion perfectionne la prononciation de cette langue avec un prêtre copte qui officie à l’église Saint-Roch, à Paris.

En 1812, le jeune homme écrit :

« J'ai tellement analysé cette langue, que je me fais fort d'apprendre la grammaire à quelqu’un en un seul jour. J'en ai suivi les chaînes les plus perceptibles. Cette analyse complète de la langue égyptienne donne incontestablement le fond du système hiéroglyphique et je le prouverai. Mais chut... »
Le 28 rue Mazarine

Le 28 rue Mazarine | ©Anecdotrip.com / CC-BY-NC-SA

Le 28 rue Mazarine

Le 28 rue Mazarine | ©Anecdotrip.com / CC-BY-NC-SA

Les étapes du déchiffrement des hiéroglyphes

Mai 1821

L’écriture égyptienne se compose de trois « états » :

  • hiéroglyphique (pour les dieux et les pharaons) ;
  • hiératique (pour les citoyens, textes administratifs ou religieux) ;
  • démotique, qui remplace le hiératique.

En mai 1821, Champollion établit que le hiératique est en fait une écriture hiéroglyphique simplifiée.

En août, il montre que hiératique et démotique dérivent des hiéroglyphes.

Il crée des tables de correspondances entre les trois écritures.

Décembre 1821 : Ptolémée

Sa chaire à l’Université supprimée après la révolte des étudiants à Grenoble, Champollion s’installe rue Mazarine auprès de son frère. Dans le calme, il peut étudier.

Là, il examine la pierre de Rosette.

Il voit que le nombre de hiéroglyphes (1419) surpasse celui des mots grecs (486).

Donc, impossible qu’un hiéroglyphe représente à lui seul une idée.

Peut-être la combinaison de symbole et de son ?

Ensuite, il se base sur les travaux de Young,

  • qui a démontré que les noms des rois sont entourés d’un cartouche ;
  • qui a identifié le nom de Ptolémée dans le texte grec de la pierre.

Champollion se dit que chaque hiéroglyphe doit correspondre « alphabétiquement au son de la lettre par laquelle commençait le nom égyptien de l’objet représenté. »

Il a l’idée de traduire le signe représenté en copte. Par exemple : un lion se dit labo.

Il part donc du principe qu’un hiéroglyphe en forme de lion devrait indiquer la lettre L. Il a raison !

Il prend le nom grec de Ptolémée, Ptolemaios, qui devient Ptolmys en copte.

Ptolmys compte 7 lettres, il y a 7 signes hiéroglyphiques... Bingo !

Ptolémée

Ptolémée | ©Anecdotrip.com / CC-BY-NC-SA

Janvier 1822 : Cléopâtre

En janvier 1822, on découvre l’obélisque de Philae sur le site du temple d’Isis : une deuxième pierre de Rosette !

Sur celui-ci, un texte en hiéroglyphes et en grec, où figurent les noms de Ptolémée et de Cléopâtre.

Champollion compare leurs deux cartouches, retrouvant les trois signes communs P, O et L.

Il déduit le son des autres hiéroglyphes du nom de Cléopâtre et se retrouve à la fin en possession de 12 lettres hiéroglyphiques, qui lui permettent ensuite de trouver quatre autres noms : Alexandre, Tibère, Germanicus et Domitien.

Mais si les hiéroglyphes sont bien des phonogrammes (des sons), ce sont aussi des idées.

Et ça, il lui restait encore à le découvrir...

Cléopâtre

Cléopâtre | ©Anecdotrip.com / CC-BY-NC-SA

14 septembre 1822 : Ramsès et Thot

Le matin du 14 septembre 1822, Champollion examine la reproduction de hiéroglyphes que venait de lui envoyer l’architecte Huyot : il s’agit du cartouche de Ramsès II, à Abou Simbel.

Champollion découvre que l’idéogramme du disque solaire, qui se prononce Râ, se combine avec les sons Mès et SS, pour former Ramsès.

Il le sait, car en copte, mas qui s’écrit ms signifie naissance. Donc… « Ra l’a enfanté. »

Ramsès

Ramsès | ©Anecdotrip.com / CC-BY-NC-SA

Il sait maintenant :

  • qu’un hiéroglyphe peut représenter un son (phonogramme) ;
  • qu’un hiéroglyphe peut aussi représenter un mot entier ou une idée (idéogramme) ;
  • les deux peuvent même se combiner.

En 1824, il écrira :

« C’est un système complexe, une écriture tout à la fois figurative, symbolique et phonétique, dans un même texte, une même phrase, je dirais presque dans un même mot. »

« Je tiens mon affaire ! »

Le 27 septembre 1822, Champollion quitte sa chambre rue Mazarine et court retrouver son frère, à deux pas, à la Bibliothèque de l’Institut de France.

Il lui jette une liasse de papiers sur son bureau, lançant : « Je tiens mon affaire ! »

Puis… il s’effondre. Burn out !

« Un affaissement physique et moral s’empara tout à coup de l’auteur de l’immortelle découverte. Ses jambes ne le soutenaient plus, son esprit se trouva saisi d’une sorte d’assoupissement. On le coucha, ce fut comme un premier instant de repos, après quinze ans de combinaisons fatigantes. »

Puis, Jean-François écrit une lettre à monsieur Dacier de l’Académie des inscriptions et belles-lettres, pour lui annoncer qu’il a déchiffré les hiéroglyphes.

Suivra en 1824 la publication de son Précis du système hiéroglyphique des anciens Égyptiens, qui selon les historiens, marque la naissance de l’égyptologie.

Pourtant, sa vie bien courte (il meurt à 42 ans) est loin d’être finie...

Sources

  • Alain Decaux. Histoires extraordinaires. Perrin, 2019.
  • Dominique Farout. De la Renaissance à la Restauration : quelques étapes du déchiffrement des hiéroglyphes. Les cahiers de l'École du Louvre, 2016.
  • Jean Leclant. La pierre de Rosette et le déchiffrement des hiéroglyphes. 1972.
  • Fulcran Vigouroux. La Bible et les découvertes modernes. 1877.
  • Robert Solé. Champollion. Perrin, 2012.
  • Thierry Énel, ‎François-Xavier Héry. L’univers de l’Égypte ressuscité par Champollion. Édisud, 1992.

À propos de l'auteure

Vinaigrette
Passionnée par les balades et par l'Histoire, grande ou petite... pleine de détails bien croustillants, si possible !