Ces femmes aux destins hors normes

Regard triste ?Regard triste ? | ©Blake Campbell / Freeimages

6 femmes, 6 portraits. Anecdotrip vous propose sa sélection d'histoires de femmes françaises extraordinaires, toutes à leur façon, courageuses pour certaines, businesswoman avant l'heure pour d'autre !

SOMMAIRE

1 - La folle équipée d'Isabel Godin des Odonais

2 - Mademoiselle Aïssé

3 - La Diane de Brédenarde

4 - Anne-Marie Lenormand : une sibylle à Paris !

5 - Marie-Jeanne Schellinck : légion d'honneur ou pas ?

6 - La veuve Clicquot : la veuve aux bulles célèbres !


La folle équipée d'Isabel Godin des Odonais

Vous connaissez Saint-Amand-Montrond, dans le Berry ? Une petite ville tout ce qu'il y a de plus tranquille, où on pourrait penser ne trouver que des Berrichons... et non ! Parmi eux, une Péruvienne ! Qui a vécu au XVIIIe s... et dont la vie ne ressemble pas vraiment à un fleuve tranquille.

Au 10 rue de l'Hôtel-Dieu, allez, arrêtons-nous un peu devant cette maison. Oh, elle n'a rien de particulier, c'est vrai, vu comme ça. Pourtant derrière ces murs se cache la destinée hors normes d'Isabel Godin des Odonais... Notre Péruvienne !

« Monsieur, vous me demandez une relation du voyage de mon épouse par le fleuve des Amazones, la même route que j'ai suivie après vous. Les bruits confus qui vous sont parvenus des dangers auxquels elle s'est vue exposée, et dont elle seule de 8 personnes est échappée, augmentent votre curiosité. J'avais résolu de n'en jamais parler, tant le souvenir m'en est douloureux... »


Voilà comment commence la lettre du sieur Jean Godin des Odonais à monsieur de La Condamine, signée à Saint-Amand du 28 juillet 1773. Une lettre qui explique mot par mot l'aventure d'Isabel Godin des Odonais, née de Casa Mayor de Grand-Maison...

Un Berrichon en Equateur

Jean Godin naît en 1713, dans cette maison de Saint-Amand. C'est un naturaliste et un cartographe. Un voyageur aussi, qui a l'aventure dans le sang ! Imaginez l'épopée : avec Charles-Marie de la Condamine, il part pour la première expédition en Equateur, en 1735, pour mesurer les degrés terrestres ! Son cousin astronome Louis Godin est aussi de la partie. Un scientifique de plus dans la famille... Alors, comme Jean veut se différencier, il adoptera le nom de sa mère, Odonnais... Mais au terme de l'expédition, il décide de rester sur place. Le pays lui plaît. C'est que ça change sacrément du Berry ! Le voilà devenu professeur à Quito. Et là, en 1741... Jean fait la rencontre d'une belle jeune femme : le coup de foudre ! Elle s'appelle Isabel. Ils ont 15 ans de différence mais, bah, est-ce que ça compte vraiment ? Elle est née en 1728 à Rio-Bamba, au Pérou (aujourd'hui en Equateur) d'un père espagnol, don Pedro-Emmanuel de Casa Mayor y Bruno et d'une mère péruvienne, dona Josefa Pardo y Figueroa. Une famille qui a de l'argent, beaucoup d'argent. Mais passons... Isabel et Jean finissent par se marier.

Un mariage... une solitude

Tout va bien, au début, dans le meilleur des mondes sous le soleil équatorien... Oh, ils s'aiment ces deux-là, mais... Jean se met à dilapider la fortune de sa femme dans des spéculations hasardeuses... Alors, histoire de se refaire, il abandonne son poste au collège et se met à parcourir le Pérou, l'Amazone, Cayenne... Il part en mars 1749 de Quito, « laissant mon épouse grosse » écrit-il. Bof, petit détail hein, monsieur ne va pas s'embarrasser pour si peu ! Il arrive à Cayenne en avril 1750.Il passera 20 ans en Guyane, 20 longues années pendant lesquelles Isabel attend au Pérou, de moins en moins patiemment. Elle a perdu plusieurs enfants mort-nés. Sa fille unique, née en 1750, est bien mal en point. Tellement malade qu'Isabel avait dû annuler son départ pour rejoindre son mari... Elle la veille jours et nuits, nuits et jours, pétrifiée, sa pensée oscillant entre son mari absent et sa fille mourante... jusqu'à la délivrance, en 1767. Alors, Isabel sait qu'elle peut se décider à partir. Plus rien, rien ne la retient.

Isabel en quête de Jean

La disparition de sa fille a été le déclic pour son départ, mais pas que. Parce qu'entre temps, il s'est passé des choses du côté de Jean ! A Cayenne, il tente d'obtenir des passeports pour faire venir sa femme, mais en vain. Alors, il reçoit du gouvernement un bateau qui doit lui faire remonter l'Amazone à un point où sa femme l'attendrait.Mais Jean tombe gravement malade en chemin, à Oyapok. Il charge un de ses amis d'aller chercher sa femme mais ledit copain, on ne sait pourquoi, ne remplit jamais sa mission... Entre temps, Isabel avait eu la nouvelle qu'un bateau devait l'attendre sur le fleuve Amazone, mais pas que son mari était malade et que le bateau n'avait pas pu partir !Alors, elle se décide, accompagnée de ses deux frères et de domestiques, de se mettre en route pour aller à la rencontre du bateau. Une promenade de santé, pense Isabel. Dans 3 jours au pire, l'affaire sera réglée...Pas sûr : les choses commencent à dégénérer, les guides qui les accompagnaient ne tardent pas à les abandonner. Seuls, sans aide, Isabel et les siens s'enfoncent vers l'inconnu. Ils marchent des semaines sans eau, sans nourriture. Jusqu'à ce que ses frères et les domestiques succombent un par un.

L'horreur en pleine jungle

« Fatigués de tant de marches dans l'âpreté d'un bois si incommode pour ceux même qui y sont faits, blessés aux pieds par les ronces et les épines, leurs vivres finis, pressés par la soif, ils n'avaient d'autre ressource que quelques graines, fruits sauvages et choux palmistes.

« Enfin, épuisés par la faim, l'altération, la lassitude, les forces leur manquent ; ils succombent, ils s'asseyent, et ne peuvent plus se relever. Là, ils attendent leurs derniers moments ; en 3 ou 4 jours ils expirent l'un après l'autre.

« Mme Godin, étendue à côté de ses frères et des autres cadavres, resta deux fois 24 heures étourdie, égarée, anéantie, et cependant tourmentée d'une soif ardente. » (extrait du récit de Jean, La naufragée des Amazones)


Et voilà. Isabel se retrouve seule. Elle erre deux semaines entières dans la forêt, mangeant des herbes et des fruits, des œufs verts, piquée par des millions de moustiques, au milieu des bêtes sauvages...

« Elle se trouvait sans chaussure, demi-nue ; une chemise et deux mantilles mises en lambeaux par les ronces, la couvraient à peine : elle coupa les souliers de ses frères, et s'en attacha les semelles aux pieds. » (extrait de La naufragée des Amazones)


Isabel croit devenir folle. Elle pense ne jamais revoir la civilisation.

« Le souvenir du long et affreux spectacle dont elle avait été témoin, l'horreur de la solitude et de la nuit dans un désert, la frayeur de la mort toujours présente à ses yeux, frayeur que chaque instant devait redoubler, firent sur elle une telle impression, que ses cheveux blanchirent. » (extrait de La naufragée des Amazones)


Un enfer sur terre bientôt terminé, lorsqu'elle finit par tomber sur des missionnaires qui lui permettront de rejoindre son mari à Oyapok plusieurs mois plus tard. Jean l'attendait là depuis 26 ans...

Retour à Saint-Amand-Montrond

De retour en France en 1773, Jean donnera ses collections de plantes cueillies au Pérou au Muséum d'histoire naturelle de Paris et il s’installe avec sa femme à Saint-Amand. Une Isabel chamboulée à jamais, qui parait-il avait la peur panique des forêts...

On imagine les horribles souvenirs qu'elles devaient lui rappeler...

Ils meurent tous les deux dans leur maison berrichonne en 1792, à quelques mois d'écart.Le récit de Jean sort en livre sous le titre La naufragée des Amazones.

Mais l'histoire passionne encore car il existe de nombreuses zones d'ombre dans cette histoire : le récit de Jean, avec ses incohérences, ses non-dits, le fait que le couple ait attendu aussi longtemps pour se revoir, les réelles motivations d'Isabel...


Mademoiselle Aïssé

Constantinople...

Tout commence avec Charles de Ferriol, baron d'Argental, ambassadeur de France à Constantinople (actuelle Istanbul). En cette fin d'année 1698, le voilà revenu en France d'un voyage diplomatique sur les rives du Bosphore avec... une petite fille. Elle a 4 ans, elle vient de Circassie.

La Circassie ?

Une région perdue quelque part dans le Caucase... Ferriol l'a achetée 1 500 livres sur un marché d'esclaves à Constantinople. Sa famille et les siens se sont révoltés contre l'autorité de leur maître.

Alors des soldats turcs sont arrivés, ont pillé et saccagé leurs villages, emmené les habitants comme esclaves.Elle se prénomme Haïdé, les Ferriol la baptisent Charlotte-Elisabeth, les Français l’appelleront mademoiselle Aïssé...

Mais ne vous trompez pas sur les motivations réelles de Ferriol. Vous pensez qu'il a craqué devant les beaux yeux rieurs de cette petite fille si jolie, si gaie ?

Qu'il a eu pitié de cette enfant et a voulu la tirer de son cauchemar et d'un avenir incertain ? Non. Ferriol pense à ses vieux jours. Il voit bien à quel point la petite est jolie. A quel point elle fera une jeune femme éclatante de beauté. Pourquoi ne pas en faire sa fille adoptive... et sa maîtresse ?

Retour au pays

Rentré en France, le baron la confie à sa belle-sœur, madame de Ferriol, la sœur de la célèbre madame de Tencin. Elle ne va pas grandir toute seule : les fils de madame de Ferriol, D'Argental et Pont-de-Veyle, vont l'adopter comme leur propre sœur.Ferriol lui, vaque : il occupe le poste d'ambassadeur de Louis XIV en Turquie entre 1699 et 1711.

Puis il rentre en France où il retrouve Aïssé.

Elle a 18 ans, elle est si belle, tellement fine d'esprit ! Lui en a 62. Alors, Ferriol, est-ce son père adoptif, son mari, son ami ? Tout ça en même temps...

Car jusqu'à la mort de Ferriol en 1722, Aïssé se sent liée au vieil homme.Un genre de lien bizarre l'unit à lui : il l'a sauvée, elle lui doit... quoi au fait ? Elle ne peut pas le dire, mais c'est là, au creux de ses entrailles comme une horrible marque au fer rouge.

Aïssé et son fardeau

A-t-il abusé d'elle ? On ne sait pas. Mais en tout cas, il profite de son ascendant sur elle. Elle si pure, si naïve, si vertueuse ! Il l'avait sauvé après tout ! Ca lui donnait tous les droits !

D'ailleurs Ferriol avoue un jour par écrit qu'il avait acheté Aïssé dans le but d'en faire soit sa file soit sa maîtresse. Elle a été l'une et l'autre ajoute-t-il...Mais il tombe malade et sa « fille » reste à son chevet des années à le soigner. Des années, oui...

Pauvre Aïssé ! Le baron est un débauché, mais un sacré coriace qui a survécu à une attaque d'apoplexie à Constantinople. Il peut encore vivre des années... A sa mort, il lui laisse une rente confortable et Aïssé va vivre chez madame de Ferriol.

Celle-ci va lui reprocher d'avoir touché l'argent. Mais Aïssé n'a jamais rien demandé ! Ecœurée, elle décide de jeter la lettre au feu... comme ça, plus d'argent ! La voilà avec ce lien en moins avec Ferriol.

Le chevalier d'Aydie

Elle va essayer de vivre sa vie. Intelligente, belle, pure de cœur, elle devient la coqueluche de la Cour ! Le duc d’Orléans tente bien de la séduire mais en vain... Aïssé ne lui adresse même pas un regard.Elle n'aime pas le vice et la vanité des dames de la Cour.

Elle veut rester vertueuse et pure en toute circonstance. Jusqu'à ce qu'un beau chevalier fasse son apparition et ne lui chamboule le cœur...

Le chevalier Blaise-Marie d'Aydie, c'est lui. Beau, intelligent, romantique aussi. Tout pour plaire...

Chevalier de l'ordre de Malte et officier, il est né en 1690 d'une famille noble du Périgord, de François d'Aydie et de Marie de Sainte-Aulaire.Aïssé et lui se rencontrent chez madame du Deffant, dans un de ces salons mondains dont raffolent tout le gratin du XVIIIe s. Comment expliquer le coup de foudre ?

Non, pas un coup de foudre, un cataclysme, un raz-de-marée ! Le chevalier tombe fou amoureux. Ils vont s'aimer passionnément. Elle l'aime, Aïssé, aah, de tout son cœur... mais... leur relation devient très complexe. Aïssé ne peut pas vraiment l'aimer comme elle le voudrait.

Elle l'aime comme une folle, se reproche cet amour, mais ne peut pas y résister.Et dire que toutes les femmes voudraient d'un mari comme le beau d'Aydie...

Les démons d'Aïssé

Le chevalier, justement, lui propose le mariage, puis d'aller s'installer à l'étranger où ils pourront vivre libres et heureux. Il est chevalier de Malte donc voué à la chasteté ? Pas important, ça ! Il peut pour épouser Aïssé se faire relever de ses fonctions !

Mais jamais elle ne voudra...

Car Aïssé a peur. Elle ne veut pas d'un mariage qui aurait, pense-t-elle, desservi le chevalier, l'aurait couvert de honte face au monde. Car elle n'a pas un sou, ne vient pas d'une famille de la noblesse. Elle vouerait le chevalier à la pauvreté et au déshonneur...

Elle écrit (lettre IX, Paris, août 1727) :

« Vous serez bien étonnée, madame, quand je vous dirai qu'il m'a offert de m'épouser. C'est la passion la plus singulière du monde : cet homme ne me voit qu'une fois tous les 3 mois. Je ne fais rien pour lui plaire. J'ai trop de délicatesse pour me prévaloir de l'ascendant que j'ai sur son cœur. Et quelque bonheur que ce fût pour moi de l'épouser, je dois aimer le chevalier pour lui-même. Jugez comment sa démarche serait regardée dans le monde s'il épousait une inconnue... non, j'aime trop sa gloire et j'ai en même temps trop de hauteur pour lui laisser faire cette sottise... »


Elle a peur que si D'Aydie l'épouse il lui reproche plus tard cette erreur et qu'il ne l'aime plus. Aah, Aïssé, tu penses trop. Où peut-être sont-ce les angoisses et les peurs de l'enfance et des traumatismes liés à Ferriol qui resurgissent ? Cette prison mentale où le vieux marquis l'a enfermé, lorsqu'il en faisait sa chose, la transformant en petit animal sans défense qu'il a sauvé et qui a droit de vie et de mort sur elle ?

Aïssé, le chevalier... et Célinie !

Pourtant Aïssé et le chevalier ont une fille en 1721 : elle s’appelle Célinie Le Blond, née dit un document de l'époque, née « de Blaise Leblond, officier de marine et de Charlotte Méri demeurant rue Neuve-Saint-Augustin ». D'abord cachée chez l'amie d'Aïssé lady Bolinbrocke en Angleterre, la petite est élevée dans un couvent à Sens sous le nom de miss Black. Des faux noms, pour que jamais on ne sache l'identité des parents... Quel déshonneur, sinon ! Mais les démons d'Aïssé refont surface. Elle doit combattre son amour pour D'Aydie. Elle a fait preuve de tellement de faiblesse et ça, elle ne le supporte pas. Mais d'un autre côté, l'amour se fait de plus en plus intense... elle a tellement de peurs... Peur que le chevalier ne l'aime plus, peur d'espérer quoi que soit de bon... Son cœur, son âme se tiraillent sans arrêt. Elle dit d'ailleurs (lettre XXIV, Paris, 1730) :

« Je voudrais bien qu'il n'y eut plus de combat entre ma raison et mon cœur, et que je pusse goûter parfaitement le plaisir que j'ai de le voir. Mais hélas, jamais. Mon corps succombe à l'agitation de mon esprit. »

Tourments...

Alors, Aïssé se confie à son amie de Genève, madame Calendrini. Aïssé ne se sent pas bien, ne sait pas quoi faire. Le chevalier ne comprend pas non plus. Elle l'aime mais elle le repousse. Et puis cette pauvre Célinie qu'il faut cacher dans un couvent aux yeux du monde, qu'il faut aimer en cachette... Ils ne sont pas mariés mais la petite va être chérie et bien éduquée.

Seulement, Aïssé dépérit à vue d’œil...

« Ma santé est médiocre et je maigris beaucoup, c'est pourtant le premier bien. Elle fait supporter toutes nos peines. Les chagrins l'altèrent, et ne font pas changer la fortune. D'ailleurs, il n'y a point de honte d'être pauvre, quand c'est la faute du destin et de la vertu ?

« Je vois tous les jours qu'il n'y a que la vertu qui soit bonne en ce monde et en l'autre. Pour moi, qui n'ai pas le bonheur de m'être bien conduite, mais qui respecte et admire les gens vertueux, la simple envie d'être du nombre m'attire toutes sortes de choses flatteuses... » (lettre VII, Paris, 1727)


Ils s'aiment tous les deux de plus en plus chaque jour, lui dans son château périgourdin, elle entre Paris, Ablon et Pont-de-Veyle. Il lui envoie des lettres « pleines de louanges », si bien écrites... Ils se retrouvent à Paris. Même pour quelques heures, Aïssé a-t-elle eu un peu de répit, a-t-elle pu goûter au bonheur ? Pas sûr. « Quel bonheur si je pouvais l'aimer sans me le reprocher ! » dit-elle (lettre, 1727).

« Je crains de retourner à Paris. Je crains tout ce qui m'approche du chevalier, et je me trouve malheureuse d'en être éloignée. Je ne sais ce que je veux. Pourquoi ma passion n'est-elle pas permise ? Pourquoi n'est-elle pas innocente ? » (lettre de Pont-de-Veyle, 1729)

« Personne ne devait être plus heureuse que moi et je ne l'étais point. Ma mauvaise conduite m’avait rendue misérable. J'ai été le jouet des passions, emportée et gouvernée par elles. » (lettre XXXIV, Paris, 1733)

« La vie que j'ai menée a été bien misérable. Ai-je jamais joui d'un instant de joie ? Je ne pouvais être avec moi-même, je craignais de penser. » (lettre XXXVI, Paris, 1733)

La réponse du beau chevalier

Voilà les pensées qui tourmentent Aïssé. Aussi elle écrit une lettre à son chevalier dans laquelle elle lui dit qu'elle l'aime plus que tout et qu'elle ne veut pas lui faire de mal. Mais... elle lui demande de rompre, d'être ami, frère et sœur, seulement. Voilà la réponse du chevalier :

« Votre lettre me touche bien plus qu'elle ne me fâche. Elle a un air de vérité et une odeur de vertu à laquelle je ne puis résister. Je ne me plains de rien, puisque vous me promettez de m'aimer toujours. Soyez tranquille, soyez heureuse, ma chère Aïssé, il ne m’importe des moyens ; ils me paraîtront tous supportables pourvu qu'ils ne me chassent pas de votre cœur.


« Vous verrez par ma conduite que je mérite vos bontés. Eh ! Pourquoi ne m'aimeriez-vous plus, puisque c'est votre sincérité, c'est la pureté de votre âme, c'est la vertu qui m'attachent à vous ? Je vous l'ai dit mille fois, et vous verrez que je ne vous trompe pas. Mais est-il juste que vous attendiez que les effets vous aient prouvé ce que je dis, pour le croire ?

« Ne me connaissez-vous pas assez pour avoir en moi cette confiance qu'inspire toujours la vérité aux gens qui sont capables de la sentir ? Soyez, dès ce moment, persuadée que je vous aime, ma chère Aïssé, aussi tendrement qu'il est possible, aussi purement que vous pouvez le désirer... »

Le souvenir d'Aïssé

Aïssé meurt à seulement 39 ans le vendredi 13 mars 1733.La petite-fille de madame Calendrini, Julie Rieux, fait publier les lettres d'Aïssé et de sa grand-mère en 1787 sous le titre : Lettres de Mademoiselle Aïssé à madame C... qui contiennent plusieurs anecdotes de l'histoire du temps, depuis l'année 1726 jusqu'en 1733.

Le chevalier vivra encore 15 ans dans ses terres périgourdines, avec sa fille Célinie, avant de mourir en 1760. Sans jamais avoir un seul instant oublié Aïssé... On retrouve leur fille Célinie au château de Nanthiat (24) après son mariage avec le comte de Jaubert et leur petite-fille Marie-Denise au château de Bonneval (87)...


La Diane de Brédenarde

Une redoutable chasseresse qui a fait la peau de tous les loups du Pas-de-Calais, c'est possible ? Et oui, mademoiselle de Laurétan, dite la « Diane de Brédenarde », ne fait pas dans la dentelle !

Mademoiselle de Laurétan

Déjà, c'est quoi le Brédenarde ? Une ancienne région du Nord de la France, comprenant les communes d'Andruicq et de Zutkerque, vers Saint-Omer. C'est là le terrain de chasse de notre dame chasseresse ! Allez, on va faire plus ample connaissance : Marie-Cécile-Charlotte de Laurétan naît à Zutkerque (62) le 17 août 1747.

Les Laurétan sont issus des anciens doges de Venise, venus en France à la fin du XVIe s. On imagine bien que le virus de la chasse a dû piquer Marie-Cécile depuis toute petite !

Les membres de sa famille devaient l'y emmener, assise sur l'encolure de leurs chevaux, qui sait ? On l'imagine bien intrépide, garçon manqué.

Et ce ne sont pas des années au couvent qui vont calmer sa soif d'aventures, couvent où elle passait son temps à galoper après les rats...

En grandissant, ça se gâte : voilà qu'on veut la marier ! Manquait plus que ça, rage Marie-Cécile. Elle qui adore vaquer en habit d'homme, à cheval toute la journée... broderies, lectures au coin du feu, belles robes, bien peu pour elle !

Un mariage ? Pis quoi encore...

Mais on lui présente son futur mari, le baron de Draeck. Trop tard pour reculer... Ils se marient à l'église de Zutkerque en 1771. Elle a 24 ans. On raconte qu'in-extremis, on donne à Marie-Cécile une robe qu'elle enfile sur ses habits d'homme !

Et voilà. La cérémonie passée, hop, dehors les fanfreluches. Bon, heureusement pour elle, le baron est aussi un amateur de chasse. Il décide de laisser sa femme libre de ses mouvements.

Une femme qui a un sacré caractère ! Elle a plusieurs chevaux, des chiens de tous poils et de toutes races.Mais le mariage tourne court. Déjà parce que leur fils unique meurt tout jeune. Et aussi parce que la baronne devient trop excentrique au goût de son baron de mari.

Qu'en plus, elle n'est pas bien belle, c'est pire encore les rares fois où elle daigne enfiler des vêtements de femme... Vous l'imaginez comment, la baronne ? Jolie ? Raté !

Elle a les cheveux très courts, le visage taillé à la serpe, avec un peu de barbe, diront les plus mauvaises langues... Ils se séparent. La Diane de Brédenarde ne va pas tarder maintenant !

Chasse aux loups !

On dit que c'est à cause du chagrin causé par la mort de son fils unique que Marie-Cécile se jette à corps perdu dans la chasse, surtout celle des loups. Mais on sait aussi que ce goût pour la chasse lui vient de très jeune, et ce goût aussi pour le costume d'homme...

Sans mari pour lui dire quoi que soit, elle s'en donne à cœur joie : au début, elle monte en amazone, mais elle n'a aucune liberté de mouvement. Alors, elle adopte la monte à califourchon et se coupe les cheveux. Avec ses chiens, elle nettoie le pays de Brédenarde et la forêt d'Eperlecques de tous ses loups : 680 au total !

Imaginez la sur son grand cheval alezan, les flancs maculés d'écume, la masse grouillante des chiens fumants et surexcités autour d'elle, les aboiements rauques qui montent dans l'air froid de cette fin d'après-midi d'automne.

Marie-Cécile inspire l'air. Sur l'encolure de son hongre s'entassent les corps déjà froids de plusieurs loups. Soudain, un hurlement au loin. Les chiens s'élancent.

Marie exulte. C'est reparti...Elle revient de ses chasses avec des trophées qu'elle accroche à la porte de son château de Zutkerque. Ses violentes battues ont laissé un souvenir très fort dans la région, lui laissant le surnom de « Diane de Brédernarde » ! On disait :

« Il fallait la voir la tête nue, l’épieu au poing, parcourir les coteaux suivie de chasseurs à la mine sauvage et de chiens non moins rébarbatifs. Les paysans effrayés faisaient la haie au cortège et les jeunes filles n’écartaient qu'en tremblant les rideaux des fenêtres pour voir passer la Diane de Brédernarde, avec ses sanglants trophées dont, au retour, on clouait les têtes contre la porte du château (vu dans le Guide de Flandres et Artois mystérieux, éd Tchou). »

Un grand service rendu !

Elle a bien été utile à sa région, Marie-Cécile, du coup elle échappe à la guillotine à la Révolution. Les gens du coin bien contents qu'on ai débarrassé ces bois sinistres des loups affamés mangeurs de troupeaux lui dédient un poème (vu dans

Un siècle de vénerie dans le nord de la France

par Édouard Guy du Passage) :

« Paissez en paix mes chers moutons, Bêlez, bondissez sur l'herbette, Le loup cruel dans ces cantons Ne peut plus avoir de retraite... Écoutez-moi, gentil troupeau, Je veux vous apprendre son nom, De Draeck est notre bienfaitrice, Il faut que dans tous ces vallons L'écho toujours en retentisse... »


Mais son château se fait quand même piller et elle doit l'abandonner. Quelques années plus tard, au tout début du XIXe s, on la retrouve de nouveau dans des battues quelque part dans le Pas-de-Calais, à Hesdin et à Ablain-Saint-Nazaire.Elle rêvait du titre de louvetière mais jamais elle ne le reçoit. Mais une femme ne recevait pas un tel honneur...

La baronne de Draeck meurt sans enfants le 19 janvier 1823, à l'âge de 75 ans. Elle repose quelque part dans le cimetière de Recques-sur-Hem (62)...


Marie-Anne Lenormand : une sibylle à Paris !

Surnommée la « sibylle du faubourg Saint-Germain ». Une très grande réputation, qui dépassait les frontières de la France, oui, mais qu'en est-il vraiment... une affabulatrice ?

Oui, peut-être, et aussi une femme intelligente, fine psychologue. Mais dans le contexte de l'après Révolution, on avait besoin de réponses dans un monde radicalement transformé...

Une Normande d'Alençon

Marie-Anne Lenormand naît à Alençon (61) le 27 mai 1772. C'est l'aînée de 3 enfants. Sa mère s'appelle madame Guibert. Le père Lenormand, drapier de profession, est mort bien jeune. Sa veuve se remarie mais meurt à son tour. Marie écope alors d'une marâtre et d'un beau-père qui l'envoient très jeune à l’abbaye des bénédictines d'Alençon...

On lui apprend la peinture, la musique... Marie ne manque pas de curiosité ! Et déjà, à 7 ans, elle fait sa première prédiction lorsque l'abbaye doit nommer sa nouvelle abbesse : on ne sait rien de rien de qui va prendre la place, mais la petite nomme une certaine « dame de Livardie ». Quelque mois après, la prophétie se réalise !

Alençon, Londres... Paris !

A l'âge de 15 ans déjà, Marie organise des séances de divination dans une salle à l'arrière de la lingerie qui l'emploie : elle y prédit la Révolution, avec la fermeture des abbayes, la mort de Louis XVI, tout le tintouin ! Elle se décrira plus tard comme une « somnambule éveillée »...

Puis elle part pour Londres étudier la chiromancie sous la houlette du docteur Gall (le papa de la phrénologie)

Quelques années après, la voilà à Paris. Elle trouve du travail dans un « magasin de frivolités » nous dit le Guide mystérieux de Paris (éd Tchou). Mais en même temps, elle prédit l'avenir. Et plutôt bien d'ailleurs ! Ce qui fait qu'elle peut bientôt en vivre à temps plein. Bref, Marie a une petite affaire qui marche.

En 1798, elle s'installe au numéro 5 de la rue de Tournon, au fond de la cour, un rez-de-chaussée où officiellement, elle tient la profession de libraire

La vie parisienne sous la Restauration de Henri d'Alméras décrit son appartement : deux chaises, un canapé, une table en bois de citronnier, un paravent, deux pendules, une cinquantaine de toiles encadrées et un buste la représentant.

On a une sorte de salle d'attente suivie d'un petit cabinet où elle recevait assise à un bureau couvert de livres et de cartes. Les consultations coûtent de 10 à 100 francs selon ce qu'on demande. C'est qu'elle en fait, des choses ! Elle lit les lignes de la main, tire les cartes avec son jeu de piquet ou de tarot, lit dans « du marc de café, plomb fondu et miroirs cassés ».

Coq et jaune d'oeuf

Le Dictionnaire des sciences occultes T. 1 dit qu'elle lisait l'avenir dans du blanc d’œuf, chose qu'elle avait apprise de monsieur de Cagliostro. Elle cassait un œuf frais pour en séparer le jaune qu'elle mettait dans un verre d'eau. Si ce jaune restait entier dans l'eau, c'était bon signe !

Elle pose aussi toujours une dizaine de questions : « Quelles sont les premières lettres de votre prénom et du lieu de votre naissance ? » ou « Quelle couleur préférez-vous ? » etc.

Sans oublier la pratique de l'alectromancie (on trace un grand cercle avec dedans les lettres de l'alphabet dans des cases ; on place une graine dans chaque case et on lâche un coq, la bestiole va écrire un mot qu'on interprète), la nécromancie et la captromancie (la lecture d'une goutte d'eau sur une glace de Venise).

« Mlle Lenormand est une fort honnête personne. Mais elle écrit comme une cuisinière et parle comme un cocher. Elle a gagné cependant 20 000 livres de rente à débiter de sottes paroles. »

(vu dans La vie parisienne sous la Restauration de Henri d'Alméras)


Ah, il y en a, du monde à penser ça de la sibylle normande. Quant à son apparence... On devait bien rire en entrant pour la première fois dans son bureau ! Marie est plutôt petite, la tête entourée d'un énorme turban à l'orientale avec en dessous une perruque blonde.

Selon La vie privée de Joséphine racontée par la femme de chambre de Mlle Avrillion, la sibylle est vraiment moche, vêtue d'un drap de couleur foncée, avec des « formes prononcées »... on aurait dit un homme travesti en femme, raconte-t-elle !

La voyante de tout le gratin

Bref, c'est une jeune pythie de 26 ans, qui, mine de rien, va attirer dans son antre les plus grandes figures de la Révolution et de l'Empire ! Et elle en voit défiler, du beau monde : Denon, le tragédien Talma, Barras, Saint-Just, Tallien, le peintre David viennent la voir, même Talleyrand, madame de Staël et Louis XVIII font appel à ses talents ! Robespierre, lui, rigolera moins : Marie lui prédit sa fin prochaine !

Ce qui fait qu'on l'envoie en prison à la Petite-Force... On n'a pas idée de faire peur aux gens comme ça ! Là, elle sympathise avec une certaine Joséphine, avec qui elle partage sa cellule... la dame lui semblant sympathique, elle lui prédit son avenir. Oh, trois fois rien : la mort de son mari Alexandre de Beauharnais, son mariage avec un petit Corse et son divorce...

Marie sauve aussi Mlle de Montansier de la guillotine, en lui recommandant de faire semblant d'être malade et de garder le lit pour éviter qu'on ne la transfère à la Conciergerie, ce qui la conduirait immanquablement à l’échafaud. Si elle l'écoute, elle lui prédit une vie très longue... La Montansier effectivement obéit, et meurt... quasi centenaire !

Napo consulte !

On libère notre sibylle et elle regagne la rue de Tournon comme si de rien n'était. Les consultations reprennent. Les grands continuent de venir la voir. Joséphine, aussi... qui ne jure que par Marie. Piqué au vif, Napoléon la consulte lui aussi en 1807. Il envoie une jeune fille qui ne sait ni lire ni écrire chez Marie, avec un papier qu’elle dit écrit par un inconnu.

Dessus, l'heure, le jour et le mois de naissance de l'inconnu, la fleur qu'il aime ; son animal fétiche, etc. Ni une ni deux notre sibylle trace un horoscope très précis !Bluffé, Napo, mais... quand même pas complètement dupe.

Surtout que Joséphine n'arrête pas de le harceler avec les prédictions de Marie, sur sa politique, ses batailles... son couple. Eh, mais qui a parlé de divorce ?! Du coup, Napoléon ne tarde pas à interdire Joséphine de consulter cette folle de Lenormand, qui crie partout qu'ils allaient se séparer...

Mais Joséphine continue de correspondre avec la voyante par petits messages... Hop, on remet Marie en prison en 1809, aux Madelonnettes cette fois. Lorsqu'elle en sort, elle publie son livre Mémoires historiques et secrets sur l'impératrice Joséphine. Elle devait avoir un besoin pressant d'argent...

Fin de l'acte !

On l'arrête finalement en 1818 en Belgique, pour plusieurs choses, dont... l’escroquerie ! Tiens donc... Résultat : une condamnation à un an d’emprisonnement ! Puis finalement, après acquittement, elle doit payer une très forte amende.

Marie revient ensuite rue de Tournon.Amère, elle publie en 1822 Souvenirs de la Belgique, cent jours d'infortune ou le procès mémorable.

Elle l'écrira dans son petit bureau du rez-de-chaussée bien connu des Parisiens, ce petite salon si fréquenté... pour y finir ses jours et mourir le 25 juin 1843, à l'âge de 71 ans... elle qui disait qu'elle vivrait jusqu'à 124 ans !

La messe d'enterrement se déroule à l'église Saint-Jacques-du-Haut-Pas et elle se fait inhumer au cimetière du père Lachaise.

Un qui n'a pas tout perdu, c'est son neveu, Michel-Alexandre Hugo, lieutenant au régiment d'infanterie : elle lui lègue la jolie somme de 500 000 francs. Et on dit que mademoiselle Lenormand avait fait des émules et que de jeunes sibylles ne tardèrent pas à ouvrir boutiques dans le faubourg Saint-Germain...


Marie-Jeanne Schellinck : légion d'honneur ou pas ?


Mais oui, des femmes ont fait la guerre. Vaillamment, en plus ! Jeanne Hachette, qui défend Beauvais contre les armées de Charles le Téméraire, Catherine Ségurane, pendant le siège de Nice en 1543, Geneviève Prémoy, qui sous des habits d'hommes se fait appeler le chevalier Balthazar et sera décorée de l'ordre de Saint-Louis sous le règne de Louis XIV...

Née à Gand (Belgique) le 25 juillet 1757, Marie-Jeanne s'engage en avril 1792 comme volontaire dans le 2e bataillon belge.

Ni vu ni connu, elle s'habille en homme et le tour est joué ! Elle va pouvoir s'engager dans l'armée française : on la nomme caporal en juin 1792 et elle participe à la bataille de Jemappes où elle se fait blesser de six coups de sabre. Une fois guérie, la voilà de retour, cette fois avec le grade de sergent, en décembre 1793.

En 1795, elle se bat aux Pays-Bas puis en Italie. Tout le monde reconnaît publiquement son courage à Arcole en novembre 1796. Les Autrichiens la capturent puis elle rentre en France en juin 1798. On la retrouve en 1805 à Austerlitz, où elle se fait grièvement blesser à la cuisse !

Un an plus tard, on lui remet le grade de sous-lieutenant. Encore blessée à Iéna, Marie-Jeanne doit prendre sa retraite à l'âge de 52 ans, après 17 années de bons et loyaux services et quelques 8 blessures.Mais le mystère plane : Marie-Jeanne a-t-elle reçu la Légion d'honneur ?

On dit que Napoléon la fait chevalier de la Légion d'honneur en juin 1808, avec une pension de 700 francs. La scène a-t-elle seulement eu lieu ?

Vous imaginez, vous Napoléon, remettre la décoration à une dame, devant tous ses soldats, en disant à tous ces gaillards, de prendre exemple sur son courage ? Emile Cère rapporte dans Madame Sans-Gêne et les femmes soldats que Marie-Louise et Napoléon, de passage à Gand en 1811, ont revu Marie.

L'impératrice lui offre une robe de soie et une broche (car Marie-Jeanne, depuis, avait remis des vêtements de femme !) Elle meurt à Menin (Belgique) le 1er septembre 1840, à l'âge de 83 ans... sans qu'on soit plus avancé avec le problème de la Légion !

Dans la légende, Marie-Jeanne sera toujours la 1re femme à avoir reçu cette décoration. Mais dans les faits... il semblerait bien que celle qui reçut cet honneur soit une Bretonne du nom de Marie-Angélique Duchemin, en 1851 ! Affaire à suivre...


Barbe-Nicole Clicquot-Ponsardin : la veuve aux bulles célèbres

La Veuve Clicquot, l'un des champagnes mondialement connus ! Mais savez-vous qu'on doit ses petites bubulles à une femme, oui, une combattante, une businesswoman avant l'heure ? Qui fera de son veuvage malheureux la clé de sa réussite...

Nicole dans la tourmente

Barbe-Nicole Ponsardin naît en septembre 1777 dans un bel hôtel particulier du centre-ville de Reims. C'est la fille unique du baron Ponce-Nicolas Ponsardin, le maire de Reims. Elle passe une enfance tranquille dans le bel hôtel familial avant que ses parents ne l'envoient à l'abbaye Saint-Pierre-les-Dames, histoire de parfaire son éducation.

Ca se faisait comme ça, à l'époque ! Mais la Révolution gronde... Elle finit par éclater, même ; finie l'insouciance... Reims est à feu et à sang. Là, ses parents l'envoient, nous dit Juliette Benzoni dans Le roman des châteaux de France (tome I, au chap « Boursault »), chez une amie de la famille, une simple couturière.

Nicole, habillée en jeune fille du peuple, passe incognito !... le temps que les choses se calment.

L'amour !

Et elles finissent par se calmer. Alors on peut enfin penser à autre chose, de plus gai ! Un mariage, par exemple, celui de Nicole. Oh, elle connaît son amoureux depuis longtemps : il s'appelle François-Marie Clicquot, c'est un officier mis en retraite un peu prématurément à cause de vilaines blessures.

Sa famille fait dans le vin de Champagne depuis des décennies, il a de l'argent.Mais plus que tout, ils s'aiment. Vous vous rendez compte ? Ce n'est pas un mariage arrangé, loin de là. Ces deux-là s'aiment depuis longtemps, d'un amour profond. Plutôt rare pour l'époque ! Elle l'épouse à Reims le 11 juin 1798.

Une veuve et ses vignes

Jusqu'alors, les vins de Champagne sortaient de l'abbaye de Hautvillers sous la houlette du célèbre Dom Pérignon. Clicquot, lui, voulait les faire produire à Reims.

Il a fallu beaucoup travailler pour organiser tout ça. Heureusement, François a le sens des affaires et bientôt toute l'Europe boit de son nectar doré... Et Nicole ? Rien ne la prédestinait à travailler dans la vigne, dans le champagne.

Avec son mari chéri et leur petite fille, elle aspirait à une jolie vie de famille, heureuse... sauf que le destin va en décider autrement. Capricieux, le destin ! François meurt jeune, d'une maladie fulgurante, en octobre 1805. Il laisse une jeune veuve et une petite fille...

Nicole a 27 ans. Trop jeune pour vivre seule ! Mais les siens ont bien d'autres considérations. Son beau-père songe à vendre l'entreprise... Qui, de toute façon, pourrait reprendre le flambeau ? Nicole !

Qui tient tête à son beau-père, lui ordonne de ne pas vendre l'affaire. Parce que le rôle de la veuve éplorée, ce n'est pas pour elle ! Même si elle éprouve un chagrin immense, elle va se redresser, la tête droite, et reprendre les rênes de l'entreprise de son mari.

Pour le faire revivre ! Et la voilà qui crée la « maison Veuve Clicquot-Ponsardin Fourneaux et Cie ». Le début de l'aventure...

Travail, patience...

Bon, on imagine, les débuts sont difficiles. Courage, patience, travail acharné, intelligence... Elle s'investit, en mémoire de son mari, passe des journées, des nuits entières à manipuler les bouteilles, à observer le liquide qu'elles renferment... comme pour percer leur secret ?

Et voilà qu'une nuit d'insomnie, elle a l'idée de la « table de remuage », sorte de pupitre en bois encore en pratique aujourd'hui, qui consiste à remuer les bouteilles pour enlever le dépôt de levures mortes qui s'y forme.

Après ça vient le dégorgement, et on peut vendre les bouteilles ! La partie est vraiment gagnée lorsque les troupes russes installées dans la région pendant la guerre en 1815 font honneur au champagne de la veuve. Alors, c'est toute l'Europe (pourtant déchirée par les guerres napoléoniennes) qui veut goûter aux fines bulles de Champagne... s’enivrer, profiter !

Nicole, elle aussi, profite enfin des fruits récoltés de son dur labeur. Du parc de son beau château de Boursault, qu'elle a fait construire en 1845, regarde-t-elle parfois le ciel en pensant à François ? Elle y donne les plus belles fêtes, profite de sa famille, de sa fille et de son gendre, Louis de Chérigné.

Des affaires qui marchent

En 1831, Nicole s'associe avec monsieur Edouard Werlé, un homme d'affaires prussien d'origine, d'abord simple employé puis à la mort de la veuve, patron de son entreprise. Heureusement qu'il est là, ce monsieur Werlé ! Juliette Benzoni dit que le gendre de Nicole, Louis, met un peu trop son nez dans ses affaires : ils s'adorent, ce n'est pas le problème !

Mais le champagne, ça ne le connaît pas, et il manque de faire couler la boîte ! Werlé rattrape toujours le coup et finit par dégager gentiment le gendre... La veuve meurt à 89 ans dans son cher château de Boursault. Charles Monselet dans Mes souvenirs littéraires la décrit alors dans son grand âge, avec

« l'air chimérique et ratatiné d'une petite fée, vêtue de couleurs brunes, avec un trousseau de nombreuses clefs à la ceinture. A l'âge où elle était parvenue, 75 ans environ, il était difficile de deviner si elle avait été jolie. »


Avant d'ajouter que de toute façon, jolie ou pas, elle avait été une « crâne femme » !

Une petite anecdote pour finir ?

Savez-vous qu'en 2010, on a remonté de l'épave d'un bateau qui a fait naufrage dans la Baltique, plusieurs bouteilles de Veuve Clicquot datant de 1830 ? Une des bouteilles a été vendue 30 000 dollars aux enchères...Mais alors, buvable ou pas, ce nectar ?

Puisque la bouteille a été conservée dans une eau bien froide et bien sombre, pourquoi pas... Et pour le goût, la presse a donné plusieurs sons de cloches : saveur de cuir pour certains, fruitée et fleuri pour d'autres... A la vôtre, en tout cas !

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