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Théodore de Neuhoff, aventurier allemand... et roi de Corse !

Quand : avril 1736 - septembre 1738

Théodore Ier | ©Rijksmuseum / CC0
Couvent Couvent d'Alesani

Théodore de Neuhoff ? Le seul, l’unique roi de Corse a été sacré ici, au couvent d'Alesani !

Sources : Guide de la Corse mystérieuse (éd Tchou) / Iles Baléares et Pithyuses (Joseph Lavallée, 1847) / La Corse historique depuis l’Antiquité jusqu’en 1769 / Revue britannique, année 1855, Tome XXVII, 7e série / Description géographique et historique de l'Isle de Corse (Bellin, 1769).

Un couronnement au couvent !

Nous voici au couvent d’Alesani.

Ce jour-là, le 15 mai 1736, la cérémonie attire, dit-on, plus de 20 000 Corses devant le couvent.

Théodore arrive, un tricorne à plumes blanches vissé sur le crâne, habillé d’un manteau pourpre sur un habit blanc brodé d’or.

Autour de lui, des dignitaires, des membres du clergé et Pascal Paoli, le héros corse.

Arrivé sur l’estrade, Théodore enlève son tricorne et reçoit une simple couronne de laurier et de chêne corses des mains de Paoli (on est trop pauvre pour avoir une couronne d’or).

Il est devenu Théodore Ier, il vient de se faire sacrer roi des Corses.

Il s’appelle... Theodor Nikolaus von Neuhoff.

Mais comment cet étranger, quinquagénaire teuton à l’embonpoint bien installé, est parvenu à devenir roi de cette île alors complètement troublée ?


Couvent d'Alesani

Couvent d'Alesani | ©Bonachera jf / Wikimedia Commons / CC-BY-SA

Un aventurier allemand

Né en 1690, fils d’un gentilhomme de Westphalie, il est tout jeune page de la duchesse d’Orléans, alias Mme Palatine.

Il sert dans le régiment d’Alsace, mais n’y reste pas longtemps.

Il va en Espagne où il entre dans les petits papiers du duc de Riperda, qui lui fait épouser une demoiselle d’honneur de la reine.

Revenu en France en 1719 (après avoir abandonné sa moitié), il parcourt l’Europe à errer, à chercher la fortune qui ne voulait pas se montrer...

Mais l'Allemand était tenace : il espérait bien être tôt ou tard récompensé d’une manière ou d’une autre.

A chaque fois, ses dettes s’accumulent, il risque la prison à chaque tournant de rue.

Rencontre décisive à Gênes

1732. Tiens ! Neuhoff se fait arrêter à Gênes pour dettes, quand il rencontre trois Corses, Ceccaldi, Aïtelli et Raphaelli, qui lui font part des malheurs dans laquelle se trouvait leur île.

Il se lie avec eux, part même pour Livourne rencontrer Orticoni, chargé d’affaires de la Corse auprès des Génois, après sa sortie de prison 1 an et demi plus tard.

Orticoni reconnaît en lui un homme entreprenant, bourré d’ambition, à qui rien ne fait peur… capable de les aider dans leur soif d’indépendance.

Le baron s’engage à chasser les Génois de l’île, rapidement. Il assure avoir des soutiens nombreux chez les souverains étrangers.

A condition... que les Corses le fassent roi !

Séduit, Orticoni en parle avec les membres du gouvernement provisoire.

C’est d’accord : on le reconnaîtrait souverain « dès le jour où, par un moyen quelconque, il serait parvenu à soustraire l’île du joug des Génois. »

A partir de ce moment, Neuhoff s’attelle à sa tâche.

D’abord en récoltant des fonds énormes auprès de spéculateurs en échange de produits agricoles et industriels, puis auprès des Anglais ou dans les États Barbaresques, en allant en Afrique du Nord rassembler munitions et armes.

Sur quoi, il débarque sur la plage d’Aléria, comme le sauveur incarné, avec sa fortune, ses poudres, ses fusils.

Il offre même des chaussures en cuir, magnificence ignorée en Corse » !


La Corse en 1735 (carte anonyme)

La Corse en 1735 (carte anonyme) | ©Rijksmuseum / CC0

Aléria, un débarquement, un sacre

Oui, reparlons de ce débarquement !

15 mars 1736 : un navire affichant pavillon anglais s’approche d’Aleria.

A son bord, un inconnu. Il a déjà 46 ans, la barbe blanchissante, un bon embonpoint. Avec lui une suite nombreuse, des armes, des vivres.

Quel mystère, autour de lui… une certaine noblesse, des habits à la mode orientale, « vêtu à la turque et coiffé d’un turban » écrit Voltaire…

Quand tout le monde s’était approché, il dit son nom : Théodore de Neuhoff.

C’est lui qui allait apporter du secours pour chasser les Génois.

Mais qu’en attendant, on ferait mieux de le sacrer roi de Corse sans plus attendre…

Chose faite, Théodore crée un ordre de chevalerie, l’Ordre de la Délivrance (en moins de 6 semaines, on comptait déjà 400 membres), nomme des comtes et des marquis, donne des titres de Grand maréchal du palais ou Garde des sceaux du royaume… bref, le roi se constituait sa cour.

Au couvent d’Alesani, le peuple avait voté la constitution suivante :

« La couronne de Corse sera héréditaire dans la famille du baron de Neuhoff ; le roi sera assisté d’un conseil de 24 personnes choisies par le peuple ; il ne pourra, sans le consentement de ces personnes, prendre aucune résolution ni lever aucun impôt... »


Bon, et les Génois, dans tout ça ? Il fallait honorer sa promesse.

Au début, Théodore parvient à prendre des places génoises, notamment Sartène et Porto-Vecchio, et à refouler l’ennemi.

C’était bien, mais pas suffisant. En plus, les récoltes étaient mauvaises, on n’avait plus de munitions, et les renforts promis par Théodore se faisaient attendre.

Les choses... se corsent

Les Génois résistent. Théodore file à l’étranger chercher des fonds, en novembre 1736. Bah, on ne comptait pas vraiment sur son retour...

Quand il revient, avec de l’argent (pas autant qu’il espérait), les Français viennent de prêter main forte aux Génois.

Neuhoff doit abandonner son trône. En plus, ceux qui le soutenaient l’avaient oublié !

Traqué par des créanciers venus de toute l’Europe, Théodore atterrit à Amsterdam.

Mis en prison pour dettes, relâché en 1738, il revient, tente de récupérer son royaume corse, en vain.

Encore une fois en 1742, il tente l'ultime reconquête.

Épuisé, il se retire à Londres, toujours poursuivi par des créanciers, qui le font prisonnier 7 ans.

Il meurt en 1755, dans la misère la plus totale, loin du maquis, des plages dorées et des farouches montagnes corses.

Une plaque rappelle son souvenir, à Londres, dans le cimetière de Sainte-Anne à Westminster.

L'écrivain Horace Walpole avait entretenu l'ex roi corse jusqu’à sa mort, payé ses funérailles et érigé une plaque en sa mémoire...


Monument funéraire de Théodore

Monument funéraire de Théodore | ©Gael13011 / Wikimedia Commons / CC-BY-SA

Deux hommages !

Théodore inspire Voltaire dans son Candide : il est l’un des invités du banquet de Venise, où six rois racontent leur parcours :

« Messieurs, dit-il, je ne suis pas si grand seigneur que vous ; mais enfin j’ai été roi tout comme un autre ; je suis Théodore ; on m’a élu roi en Corse ; on m’a appelé Votre Majesté, et à présent à peine m’appelle-t-on Monsieur ; j’ai fait frapper de la monnaie, et je ne possède pas un denier ; j’ai eu deux secrétaires d’état, et j’ai à peine un valet ; je me suis vu sur un trône, et j’ai longtemps été à Londres en prison sur la paille ; j’ai bien peur d’être traité de même ici, quoique je sois venu, comme Vos Majestés, passer le carnaval à Venise. »


Théodore inspire aussi l’opéra de Giovanni Paisello en 1784, Il ré Teodoro in Venezia : les péripéties d’un roi sans trône ni royaume, caché sous un faux nom dans une auberge à Venise, poursuivi par créanciers et ennemis de tous poils.

À propos de l'auteure

Vinaigrette
Passionnée par les balades et par l'Histoire, grande ou petite... pleine de détails bien croustillants, si possible !