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Sceaux : mouche à miel et Grandes Nuits

Quand : 1700 - 1753

La duchesse du Maine | ©Rijksmuseum / CC0
Château Château de Sceaux

Attention, danger ! Voilà « une poupée de porcelaine, un esprit mièvre, une âme pétrie d’ambition, un cœur égoïste » (La duchesse du Maine de Léonce de Piépape, 1910).

Elle règne sur Sceaux et ses plaisirs !

Source : Histoire de la ville de Sceaux depuis son origine jusqu'à nos jours (Victor Advielle, 1883).

La poupée de sang

Je vous présente Anne-Bénédicte de Bourbon-Condé, duchesse du Maine. Cousine et belle-fille de Louis XIV !

Elle épouse en 1692, à 16 ans, le jeune duc du Maine, le fils légitimé de Louis XIV et de sa maîtresse, Mme de Montespan.

C’est un jeune homme timide, affublé d’une difformité qui le fait boiter. Le pauvre ! On lui a bien mal choisi sa compagne.

Elle qu’on croit, à cause de sa petite taille et son air frêle et enfantin, être une pureté toute gentille, se révèle une princesse de sang qui ressent comme un affront son mariage avec un bâtard.

Elle s’ennuie, elle veut faire ce qu’elle veut, quand elle veut, avoir ses codes, sa cour.

Cruelle, hystérique, elle lui fait des scènes et menace de devenir folle, s’il la contrarie.

Saint-Simon raconte ses folies :

« Tantôt immobile de douleur, tantôt hurlante de rage, et son pauvre mari pleurant journellement comme un veau des reproches sanglants et des injures étranges qu'il avait sans cesse à essuyer de ses emportements contre lui. »


Un comble, quand on sait qu’elle est quasiment atteinte de nanisme, a un bras atrophié et des dents de travers (vu dans Le Règne des Femmes, Jean Haechler, 2001) !

D’ailleurs, ses ennemies l’appellent non pas princesse de sang, mais poupée de sang...


Le duc de Bourbon

Le duc du Maine | ©Paris Musées - Musée Carnavalet / CC0

La duchesse débarque à Sceaux

Le duc lui passe tous ses caprices et lui offre tout ce qu’elle veut.

Ce qu’elle veut ? Quitter Versailles au plus vite ! Mais pour aller où ?

Elle a, lors d’une promenade, découvert Sceaux. Un domaine qui est à vendre et que son mari, bien sûr, va lui offrir…

Le château n’était pas vieux : il remontait à Colbert, qui avait acheté le tout petit manoir des Potier, les précédents seigneurs.

Il le rase, achète toutes les terres alentours pour agrandir le domaine, et confie à Perrault la construction d’un nouveau château, puis à Le Nôtre l’aménagement d’une immense parc.

Sceaux devient le terrain de jeux de Bénédicte, sa maison, sa vie.

Elle y fait ce qu’elle veut, et ce qu’elle aime, c’est jouer la comédie, devant sa petite cour, ses habitués (« ses bêtes », comme elle les appelle).

La princesse a ses appartements, qu’elle appelle sa Chartreuse, au dernier étage du château, meublé « avec une coquetterie, une recherche incroyable. Elle s’y faisait monter par une trappe dont le siège était enlevé au moyen d’un contre-poids. Louis XV, qui visita plus tard ce charmant réduit, l’avait appelé le beau grenier de Sceaux » (Les cours galantes, volume 4 de Gustave Desnoiresterres, 1864).

Autant vous dire que son mari n’y avait pas ses entrées !


Sceaux

Sceaux | ©Anecdotrip.com / CC-BY-NC-SA

L'ordre de la mouche à miel

A cause de sa petite taille, la duchesse se choisit la devise Piccola si, ma fa pur grave le ferite, avec une abeille : « Petite oui, mais ses blessures n’en sont que plus graves » !

A Sceaux, elle fonde un ordre chevaleresque, l’ordre de la mouche à Miel, dont elle se fait bien sûr le grand maître.

Chaque membre reçoit sa médaille (la tête de la princesse avec la légende « Anne-Marie-Louise baronne de Sceaux, dictatrice perpétuelle de l’ordre de la Mouche ») et son ruban jaune citron, au cours d’une cérémonie d’intronisation.

Il ne fallait ne jamais perdre sa médaille, ni ne jamais oublier de la porter en étant à Sceaux !

Lors de l’intronisation de nouveaux membres, le héraut de l’ordre (portant un bonnet en forme de ruche et une longue robe de satin semé de mouches d‘argent) déclamait les différents articles.

En voici des extraits :

« Vous jurez fidélité à la Mouche à Miel, jurez d’apprendre à danses toutes contredanses, furstemberg et pet-en-cul, de les danser s’il le faut pendant la canicule et de ne point quitter la danse tant que vos habits ne soient percés de sueurs et que l’écume ne vous en vienne à la bouche. »
« Vous jurer d’escalader toutes les meules de foin, sans que la crainte des culbutes les plus affreuses puisse jamais vous arrêter. »
« Vous jurez de prendre en votre protection toutes les espèces de mouches à miel, en vous laissant piquer généreusement quelque endroit de votre personne, soit joues, jambes etc dussent-elles devenir plus grosses que celles de votre majordome... »


Ce à quoi le membre nouvellement admis disait la formule du serment suivant :

« Je jure par les abeilles du mont Hymette fidélité et obéissance à la dictatrice perpétuelle de l’ordre de porter toute ma vie la médaille de la Mouche et d’accomplir tant que je vivrai les statuts de l’ordre et si je fausse mon serment je consens que le miel se change pour moi en fiel la cire en suif les fleurs en orties, et que les guêpes et les frelons me percent de leurs aiguillons. »


Sceaux

Sceaux | ©Anecdotrip.com / CC-BY-NC-SA

Les Grandes Nuits de Sceaux

Entre 1705 et 1753, les Grandes Nuits de Sceaux illuminent les jardins : fêtes, pièces de théâtres, feux d’artifices...

Le tout jeune Voltaire y participe : il écrit à Sceaux trois tragédies, Oreste, Rome Sauvée et Sémiramis.

C’est sans doute aussi à Sceaux qu’il rédige sa satyre au vitriol contre le régent Philippe d’Orléans, Puero regnante, qu’on pourrait traduire par Sous un enfant régnant, et qui commence par :

« Sous un enfant régnant, de cent rois humble reste, Sous un régent fameux par le poison, l’inceste, Prince ignare, indécis, surtout comme incroyant, Quand l’injustice trône, en fureur triomphant... »


Il ne fait qu'attaquer le régent libidineux accusé d’inceste avec sa propre fille, Joufflotte...


Sceaux

Sceaux | ©Anecdotrip.com / CC-BY-NC-SA

Sceaux

Sceaux | ©Anecdotrip.com / CC-BY-NC-SA

Ca complote...

Louis XIV demandait dans son testament que ses fils légitimés prennent part au pouvoir.

Le duc du Maine devait même, à la mort de son père, et vu le jeune âge du futur Louis XV (2 ans), assurer la régence !

Tu parles ! Philippe d’Orléans, le neveu du roi Soleil, fait casser le testament.

Motif ? On ne devient pas prince de sang, on l’est par la naissance, et toc !

D’Orléans devient donc régent. Mais se forme un complot : retirer la régence au gros Philippe et mettre à sa place, sur le trône, Philippe V d’Espagne !

La duchesse du Maine voit là un moyen de venger l’humiliation faite à son mari. Mais tout ne marche pas vraiment comme sur des roulettes !

Exil à Doullens pour lui, Dijon pour elle. Le duc écrit à sa sœur :

« Ce n’est pas en prison qu’on devrait me mettre. On devrait m’ôter mes habits et me laisser en jaquette, pour m’être ainsi fait mener par ma femme. »
(La France sous Louis XV, Alphonse Jobez, 1865)


Il pardonnera néanmoins à Bénédicte, le fou ! Et le 18 mai 1736, le duc meurt dans les bras de sa cruelle moité, au château de Sceaux. Il avait 66 ans.

À propos de l'auteure

Vinaigrette
Passionnée par les balades et par l'Histoire, grande ou petite... pleine de détails bien croustillants, si possible !