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Jean-Jacques Rousseau et Louise Dupin à Chenonceau : égalité des sexes et Siècle des Lumières

Quand : 1745 - 1751

Rousseau (Q. de La Tour, 1753) | ©Paris Musées - Musée Carnavalet / CC0
Château de la Loire Château Jean-Jacques Rousseau Château de Chenonceau

En deux mots !

En 1733, le fermier-général Claude Dupin achète le château de Chenonceau.

Savez-vous qui est ce monsieur Dupin ? L’arrière-grand-père paternel de George Sand !

Aménagements, embellissements... une nouvelle ère commence, avec lui !

Pendant ce temps, l’épouse de Claude, Louise, tient salon à Paris.

Oh, un salon littéraire où l'on voit défiler Voltaire, Buffon, Mme du Deffand... et Rousseau !

Le Suisse va devenir le précepteur et le secrétaire du fils unique des Dupin : Jacques Armand.

Chenonceau

Chenonceau | ©Philip Shannon / Flickr / CC-BY

Le jeune Rousseau à Paris

Fraîchement débarqué en France de Genève, Rousseau arrive à Paris fin 1741.

Il n’a alors que 33 ans : il n’est pas du tout encore le célèbre philosophe que l’on connaît aujourd’hui !

Sous son bras, un projet de nouvelles méthodes pour noter la musique, qu’il espère faire connaître.

Il n’a pas beaucoup d’argent, pas de travail. Et aucun musicien intéressé par son travail !

Un père jésuite lui conseille de voir du côté des salonnières, « parce qu’on ne fait rien à Paris que par elles. »

De fil en aiguille, voilà Rousseau qui se retrouve à frapper chez Mme Dupin…

Rousseau

Rousseau | ©Rijksmuseum / CC0

Louise Dupin, pionnière du féminisme

Grand-mère par alliance de la future George Sand, Louise Dupin est une pionnière du féminisme.

Lumineuse personnalité du Siècle des Lumières, intelligente, elle tient l'un des plus brillants salons de Paris !

George Sand (née Aurore Dupin) écrit à son propos dans Histoire de ma vie :

« Cette aimable femme est de la famille des beaux et bons esprits de son temps, et il est peut-être beaucoup à regretter qu’elle n’avait pas consacré sa vie à développer et à répandre la lumière qu’elle portait dans son cœur. Ce qui lui donne une physionomie très particulière et très originale au milieu de ces philosophes, c’est qu’elle est plus avancée que la plupart d’entre eux. Elle n’est point l’adepte de Rousseau. Elle n’a pas le talent de Rousseau ; mais il n’a pas, lui, la force et l’élan de son âme. Elle procède d’une autre doctrine plus hardie et plus profonde, plus ancienne dans l’humanité, et plus nouvelle en apparence au 18e siècle. »
Louise Dupin (Nattier, 1733)

Louise Dupin (Nattier, 1733) | ©Krzysztof Golik / Wikimedia Commons / CC-BY-SA

Rousseau rencontre Mme Dupin !

En mars 1743, donc, Rousseau, 32 ans, rencontre Louise, 37 ans, pour la première fois, à Paris…

« Elle me reçut à sa toilette. Elle avait les bras nus, les cheveux épars, son peignoir mal arrangé. Cet abord m'était très nouveau. Ma pauvre tête n'y tint pas. Je me trouble. Je m'égare. Et bref, me voilà épris de Mme Dupin. »

Rousseau amoureux ! Il lui envoie une lettre enflammée. Louise lui répond « d’un ton froid qui » le « glaça. »

Bon ! Elle l’accueille pourtant, lui et son projet de musique, discutent. Il dîne jusqu’à trois fois la semaine, chez le couple ! Mais reste tout de même prudent :

« L’entrée d’une maison opulente était une porte ouverte à la fortune : je ne voulais pas, dans ma situation, risquer de me la fermer. »

Le futur philosophe est jeune, il n’en est qu’à ses débuts, après tout…

Louise le charge d’abord, pour 8 jours, de s’occuper de son fils, en attendant un nouveau précepteur.

Cette mission s’avère… horrible !

« Je passai ces 8 jours dans un supplice que le plaisir d’obéir à Mme Dupin pouvait seul me rendre souffrable, car le pauvre Chenonceau avait dès lors cette mauvaise tête qui a failli déshonorer sa famille, et qui l’a fait mourir dans l’île de Bourbon. Pendant que je fus auprès de lui, je l’empêchai de faire du mal à lui-même ou à d’autres ; et voilà tout encore ne fut-ce pas une médiocre peine, et je ne m’en serais pas chargé 8 autres jours de plus. »
Chenonceau : tombe de Louise Dupin

Chenonceau : tombe de Louise Dupin | ©Daniel Jolivet / Flickr / CC-BY

Mais qui est Louise Dupin ?

Une éducation soignée

Louise est la fille « naturelle » du banquier d’origine hollandaise Samuel Bernard et de la célèbre actrice Manon Dancourt.

Elle reçoit une éducation très soignée :

« Ses parents, qui possédaient une fortune considérable, ne négligèrent rien pour développer les heureuses dispositions et les qualités naturelles dont elle était douée. Aux charmes les plus séduisants de la figure elle joignait un esprit vif, un caractère élevé, une intelligence précoce et une grande mémoire. »

Le mariage avec Claude Dupin

À 15 ans, en 1722, elle épouse Claude Dupin, un petit receveur de tailles berrichon. Oh, mais... comment un tel mariage a-t-il été possible ?

Figurez-vous que Claude a hébergé Louise et sa mère, à Châteauroux. Elles s’en reviennent de voyage, quand Louise se sent mal. On doit s’arrêter en urgence dans une auberge mal famée de Châteauroux !

Heureusement, un certain Claude Dupin (qui passait par là) vole à leur secours, et les héberge chez lui, le temps que Louise se rétablisse.

Il les accompagne même à Paris, ce qui lui permet de rencontrer le grand banquier Bernard, qui, après avoir discuté, lui donne la main de sa fille Louise. Pour Dupin, 40 ans passé, veuf et un fils à charge, c’est... inespéré !

Grâce à sa belle-famille, Claude peut vivre confortablement. Il obtient grâce à elle un poste de fermier général en 1726, achète un titre de noblesse et les terres qui vont avec, dont le château de Chenonceau, en 1733.

Claude Dupin (anonyme, 19e s)

Claude Dupin (anonyme, 19e s) | ©Paris Musées - Musée Carnavalet / CC0

Rousseau, Louise Dupin et sa colossale encyclopédie

Rousseau devient le secrétaire de Louise Dupin. Leur collaboration va durer 8 ans, de 1745 à 1751.

Il assiste Louise dans la rédaction de son immense Bible historique, sociale, philosophique : une encyclopédie des femmes, leur condition à travers l’histoire, sur tous les continents.

Pour Louise, ainsi que l’explique Frédéric Marty dans son livre Louise Dupin : défendre l’égalité des sexes en 1750, l’égalité hommes-femmes existait dans les premières sociétés, mais s’est perdue au fil du temps.

Louise tente avec son œuvre de proposer des pistes, pour rétablir cette égalité :

  • accès aux femmes à tous les corps de métiers, à la politique ;
  • possibilité de transmettre leur nom à leurs enfants…
« Ce qui distingue les hommes des femmes ne paraît en nulle façon pouvoir être la source d’une différence de mérite, d’intelligence, de lumières, ni d’aucune qualité quelconque. »

Rousseau fait pour elle « des recherches de pure érudition », il l’aide « à prendre des notes et à faire des recherches : il entassa des matériaux considérables qui subsistent encore à l’état de manuscrits au château de Chenonceau. »

Ce projet colossal est resté inachevé, « à cause de la mort de M. Dupin, et Mme Dupin, par modestie, ne publia jamais son travail. »

Le Cher vu du château

Le Cher vu du château | ©Charles JACQUES / Flickr / CC-BY-SA

Rousseau au château de Chenonceau

Bonne chère et farniente !

Rousseau passe l’automne 1747 avec les Dupin, à Chenonceau.

« L'on s'amusait beaucoup en ce lieu, on y faisait bonne chère ; j'y devins gras comme un moine. On y faisait de la musique, on y jouait la comédie. J'y composais une pièce en vers intitulée L'Allée de Sylvie, du nom d'une allée du parc qui bordait le Cher. »

Ladite Allée de Sylvie évoque joliment Chenonceau, écoutez plutôt :

« Que je me plais sous ces ombrages Que j'aime ces flots argentés ! Douce et charmante rêverie Solitude aimable et chérie Puissiez-vous toujours me charmer ! »

Les « embarras de la marmaille »

Pendant ce séjour, Rousseau sait qu’à Paris, sa compagne Thérèse Levasseur est enceinte de ses œuvres :

« Tandis que j'engraissais à Chenonceau, ma pauvre Thérèse engraissait à Paris d'une autre manière, et quand j'y revins, je trouvai l'ouvrage que j'avais mis sur le métier plus avancé que je ne l'avais cru. »

Les « embarras de la marmaille » l’angoissent, il n’a pas d’argent : aussi, à son retour à Paris, il place ses enfants aux Enfants-Trouvés !

Mme Dupin, à qui il s’était confié de son « projet » d’abandon, tente de le raisonner. Il lui écrira pour s’excuser :

« Oui, Mme, j’ai mis mes enfants aux Enfants-Trouvés. J’ai chargé de leur entretien l’établissement fait pour cela. Je leur dois la subsistance ; je la leur ai procurée meilleure ou plus sûre au moins que je n’aurais pu la leur donner moi-même. »
Chenonceau : tombe de Louise Dupin

Chenonceau : tombe de Louise Dupin | ©Daniel Jolivet / Flickr / CC-BY

Louise s'éteint...

Louise Dupin mourra en 1799, à l’âge record de 93 ans. Sa tombe se trouve au cœur du domaine de Chenonceau, tapie dans les bois.

Le château avait heureusement survécu aux saccages de la Révolution.

Le comité révolutionnaire d’Amboise parle un jour de le détruire : son président calme les esprits en faisant remarquer que Chenonceau… n’est qu’un pont sur le Cher, qu’il est donc inutile de le démolir !

Pour rassurer ledit comité, on brûlera tout de même quelques tableaux de famille...

Sources

  • Gaston de Villeneuve-Guibert. Le portefeuille de Mme Dupin, dame de Chenonceaux. 1884.
  • Casimir Chevalier. Le château de Chenonceau. 1869.
  • Mme Dupin de Chenonceaux : sa vie, sa famille, son salon, ses amis d’après des lettres et documents inédits. In Revue britannique (12e année). 1872.
  • Louise Dupin. Des femmes, discours préliminaire. Payot et Rivages, 2022.
  • Louise Dupin. Des femmes : observations du préjugé commun sur l’inégalité des sexes. Classiques Garnier, 2022.

À propos de l'auteure

Vinaigrette
Passionnée par les balades et par l'Histoire, grande ou petite... pleine de détails bien croustillants, si possible !