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Olivier de Serres : le domaine du Pradel a trouvé son gentleman farmer

Quand : 1578 - 1619

Olivier de Serres | ©Rijksmuseum / CC0
Château Domaine du Pradel

Nous voilà au Pradel, la ferme modèle d'Olivier de Serres, où pendant 40 ans, il expérimente tout son saoul !

Rencontre avec ce gentilhomme protestant, père de l’agronomie moderne...

Sources : Olivier de Serres seigneur de Pradel, sa vie et ses travaux (H. Vaschalde, 1886) / Olivier de Serres et le Pradel (L. Védel, 1882).

Paradis sur terre !

Le Pradel, de pratum, lieu de prairies en latin. Bucolique, non ? Et encore, vous n’avez rien vu !

Au milieu d’une grande prairie, voilà le château aux murs blancs, entouré autrefois de bois où « maintes embuscades et maints combats furent livrés », racontent les chroniqueurs de l’époque.

Voici la ferme d’Olivier de Serres, gentleman farmer, père de l’agronomie moderne.

La famille de Serres possède le Pradel depuis 1535. On les connaissait en Ardèche depuis longtemps, les Serres : figurez-vous qu’en 1377, on trouve un chevalier Raymond de Serres, puis un Simon prêtre à Villeneuve en 1472...

La famille se tourne ensuite vers le protestantisme : le père d’Olivier est pasteur à Genève, avant de revenir se fixer au Pradel, d’y devenir notable et de se marier avec Marguerite d’Arcons.


Le Pradel

Le Pradel | ©Celeda / Wikimedia Commons / CC-BY-SA

Forêts et eaux limpides

Aaaah, le Pradel… un petit paradis de verdure fraîche !

Et ce n’est pas nous qui le disons : selon les chroniqueurs du temps, le domaine regorge de fontaines aux eaux pures, distribuées sur tout le terrain, formant des cascades, de grandes pièces d’eau…

Ajoutez à cela des vignes, des vergers en quinconces, des prairies à perte de vue, des jardins ombragés…

Des vers en latin gravés sur la porte d’une chambre disaient même : Rus, domus, unda fluens, viridaria vinea, sylva, Pradelli dominum pascua, rura juvant, « Vignes, forêts, champs et pâturages, ferme, château, jardins, eau limpide délectent le seigneur du Pradel. »

Olivier de Serres écrit :

« Quel plaisir est-ce de contempler les belles et claires eaux coulantes à l’entour de votre maison, semblant vous tenir compagnie, qui rejaillissent en haut par un million d’inventions, qui parlent, qui chantent en musique, qui contrefont le chant des oiseaux, l’escoupeterie des arquebusades, le son d’artillerie, comme de tels miracles se voient en plusieurs lieux même à Tivoli, à Pratoli et autres de l’Italie, et très naïvement à Saint-Germain-en-Laye, où le Roi a de nouveau fait construire telles et autres magnificences admirées de tous ceux qui les contemplent ! »


Il avait, c’est vrai, installé un système d’irrigation pour ses champs :

« J’ai en mon particulier suivi l’invention de Craponne (ingénieur qui irrigua la plaine de la Crau, ndlr) en la conduite d’une petite eau pérenne laquelle, qui passant à l’entour de cette mienne maison arrose ma terre, et finalement se rend à mes moulins. L’entreprise ayant été jugée au commencement aussi vaine, que l’effet l’a depuis approuvée utile et profitable. »


Et si quelquefois ses activités le retenaient loin de chez lui, Olivier de Serres finissait toujours par revenir au Pradel.

Il s’y occupe de sa terre, quand en 1573, il se retrouve totalement confiné, tandis que les catholiques ont pris la ville voisine de Villeneuve. On est effectivement… en pleines guerres de religion.


Le Pradel

Le Pradel | ©Celeda / Wikimedia Commons / CC-BY-SA

Le Théâtre d'agriculture

Olivier de Serres se consacre au cœur de la quiétude fraîche du Pradel à l’écriture de son best-seller, le Théâtre d’agriculture.

Il dévore, potasse, étudie à fond ce qui avait été fait sur l’agriculture.

Ses nuits parfois sans lune sont peuplées de Pline, Virgile, Caton… il en puisait les idées comme on s‘abreuve à une source d’eau claire en plein été. Avidement !

Mais, attention, il ne fait pas que copier, il réinvente. Mieux, il expérimente !

Son livre est un traité expliquant l’entretien d’un domaine, fruit de ses expérimentations sans fin au Pradel : culture de la vignes, des céréales ; élevage de volailles, apiculture ; jardin potager, médicinal ou verger...

Le plein de nouveautés !

On doit à Olivier de Serres l’introduction de nombreuses plantes en France !

De nouvelles céréales

Il écrit :

« Après le blé, l’orge et l’avoine, il faut mentionner le riz, originaire des Indes ; le maïs, qui a été apporté du Pérou, et le sorgho ou le mil, qui vient d’Afrique. Ces cultures n’intéressent, il est vrai, que les peuples des parties méridionales de l’Europe, mais elles sont si avantageuses, que partout où on peut les pratiquer, elles font abandonner les premières. »


Le riz, tout particulièrement, l’intéresse : il explique comme installer des rizières et les inonder, selon une technique observée dans le Piémont...

La betterave, le sucre

Serres sent que la betterave est promise à un bel avenir !

« La betterave, laquelle nous est venue d’Italie n’a pas longtemps. C’est une racine fort rouge, assez grosse, dont les feuilles sont des bettes et tout cela bon à manger, appareillé en cuisine. La racine est rangée entre les viandes délicates, dont le jus qu’elle rend en cuisine, semblable à sirop au sucre, est très beau à voir pour sa vermeille couleur. »

La pomme de terre

Il pressent aussi le rôle de la pomme de terre.

Il est le premier agronome à donner l’histoire de ce tubercule récemment rapporté d’Amérique par les Espagnols. Il l’appelle cartoufle.

« On conserve le fruit tout l’hiver parmi du sablon délié, dans une cave tempérée, moyennant que ce soit hors du pouvoir des rats, car ils sont si friands de telle nourriture que s’ils peuvent l'atteindre, ils la mangent en peu de temps. Quant au goût, le cuisinier les appareille de telle sorte que la cartoufle vaut la truffe. »

Le houblon

Serres importe le houblon, cultivé en Angleterre depuis seulement 1520, aux propriétés encore obscures.

Le houblon, écrit-il :

« outre le plaisir de la rameure pour ombrage, tire-t-on ce profit que d’en manger, en la primevère, les tendres cimes des jetons en divers appareils. Sa fleur et sa semence sont aussi utiles à la bière ; pour laquelle cause, les pays où telle artificielle boisson est en usage, au défaut de la vigne, avec soin, est le houblon élevé et entretenu. »

Mûrier blanc et vers à soie

L’achat de soie à l’étranger coûte des sommes monstrueuses. Il faut trouver le moyen de la fabriquer sur place, avec la plantation de mûriers blancs originaires de Chine, dont les vers à soie se nourrissent.

20 000 pieds sont plantés aux Tuileries, quasiment autant à Saint-Germain-en-Laye, puis 3000 notamment ici au Pradel.

La première manufacture de soierie a vu le jour à Tours sous Louis XI, mais c’est Henri IV qui lance la culture de la soie à grande échelle.

Olivier de Serres décrit dans son Théâtre d’Agriculture la manière de cultiver le mûrier et d’élever les vers à soie : « incubation, semence, éclosion, la maladie des vers, la mise en bruyère, la montée, le décoconnage, le papillonage, le grainage. »

Il prévoit même au début, pour couver les graines, de demander à sa sœur Marguerite de les garder... « entre les mamelles ou sous les aisselles » !

Mauvaise idée, à cause de « l’agitation, n’étant pas possible qu’en portant la graine sur soi, l’on ne la tracasse et la mélange »...


Olivier de Serres

Olivier de Serres | ©Rijksmuseum / CC0

Un château en remplace un autre

Olivier de Serres meurt au Pradel le 2 juillet 1619, dans cette Ardèche qu’il n’aura quasiment jamais quittée.

Sa maison-forte ne résistera pas à la folie des hommes, rasée en mai 1628 par les catholiques…

Son fils Daniel de Serres consigne dans ses Mémoires :

« Le dimanche 7 mai 1628, le Pradel fut pillé et rasé, ayant été investi le vendredi précédent. M. de Ventadour m’avait assiégé avec quatre mille hommes et deux canons, dont je souffris soixante volées. Je sortis par composition avec Sarrasin de La Gorce, mon enseigne, et Jacques Perrotin, mon sergent, l’épée au côté, et vingt de mes compagnons sans armes, n'ayant perdu qu'un soldat. Moyennant l'aide de Dieu lequel je prie m’être favorable, je commence à faire rebâtir ma maison sur le peu de murailles qui y sont restés. »


C’est donc le château actuel que l’on voit aujourd’hui, construit sur les ruines du château d’Olivier.

Mais sa mémoire vit intacte entre ces murs, puisque le domaine abrite aujourd'hui un centre de formation professionnelle agricole.

À propos de l'auteure

Vinaigrette
Passionnée par les balades et par l'Histoire, grande ou petite... pleine de détails bien croustillants, si possible !