Le phalanstère de l'abbaye de Cîteaux, une société utopique en pleine Bourgogne !

De 1841 à 1846

Abbaye de CîteauxAbbaye de Cîteaux | ©Christophe.Finot / Wikimedia Commons / CC-BY-SA

L'ancienne abbaye de Cîteaux a abrité, de 1841 à 1846, une colonie phalanstèrienne. Une micro société faite de travail et de vie en commun, basée sur les principes socialistes utopistes du philosophe Charles Fourier. Un projet porté par la féministe belge Zoé de Gamond (1806-1854), grande fouriériste.

Un phalanstère ? Quèsaco ?

C'est un mot-valise créé par le philosophe Charles Fourier (1772-1837) : contraction de phalange et de monastère ! Une société idéale, une communauté de personnes vivant en harmonie, partageant vivres, travail (organisé en phalanges), logements (phalanstère) et loisirs. En quasi autarcie. Modèle un brin fou, utopiste...

De nombreuses tentatives de réalisations de cette utopie ont eu lieu à travers le monde au 19e siècle, les adeptes du fouriérisme étant nombreux. En France, un premier essai avait été réalisé à Condé-sur-Vesgre, en 1834. Cîteaux, c'est la deuxième tentative. Voyons comment tout a commencé !

L'abbaye de Cîteaux

L'abbaye, ancien berceau de l'ordre cistercien, fondée en 1098 par Robert de Molesme, a été un centre spirituel et intellectuel important, dans l'Occident chrétien du Moyen Âge. La Révolution française lui a fait beaucoup de mal, ses bâtiments en grande partie détruits ou vendus...


Une nouvelle page s'ouvre, en 1841 : le riche homme d'affaires philanthrope et fouriériste écossais Arthur Young achète l'ancienne abbaye 1 500 000 francs. Il la renomme « Association Domestique, Agricole et Industrielle de Château-lez-Cîteaux. »


Zoé de Gamond, la femme derrière cet achat, entend y installer une colonie phalanstérienne !

Abbaye de CîteauxAbbaye de Cîteaux | ©Christophe.Finot / Wikimedia Commons / CC-BY-SA

Qui est Zoé de Gamond ?

Elle naît à Bruxelles en 1806, au sein d'une famille de la noblesse libérale qui lui donne une grande et solide instruction. Le combat de sa vie ? L'émancipation des femmes, par l'éducation : en 1835, elle ouvre une école pour ouvrières adultes (un grand succès). Elle soutient aussi des exilés politiques italiens et polonais.


Fourier, elle le rencontre à Paris en 1832. Elle écrit un ouvrage de référence sur le philosophe, traduit et publié dans le monde entier. Reconnue par les fouriéristes parisiens, Zoé décide de réaliser l'utopie de Fourier à Cîteaux. Elle s'y installe avec son mari et ses filles.

Abbaye de CîteauxAbbaye de Cîteaux | ©Arnaud 25 / Wikimedia Commons / CC-BY-SA

Des colons... un poil désœuvrés !

Les colons s'installent dans les bâtiments de l'abbaye à l'automne 1841. Presque tous sont fouriéristes, la majeure partie vient de Paris. Comme le veut le fouriérisme, ils ont un logement avec un minimum vital alloué, sont rémunérés en fonction de leur travail et de leur apport en capital, détenu sous forme d'actions.


Premier problème : au bout de 2 ans d'existence, on ne compte que 167 membres... sur les 600 annoncés ! Et parmi ces gens, un peintre, un pharmacien, des « employés d'administration »... totalement désœuvrés, car inutiles dans ce genre de communauté : qui va cultiver la terre, produire, nourrir ? En effet, sur ces 167 sociétaires, on dénombre seulement... 12 agriculteurs !

Abbaye de CîteauxAbbaye de Cîteaux | ©Arnaud 25 / Wikimedia Commons / CC-BY-SA

Le phalanstère de Cîteaux... un échec !

Hé oui ! Sur le papier, le domaine de Cîteaux semblait parfait : terres fertiles, bâtiments en très bon état, deux cours d'eau qui traversent le terrain... tout pour l'autosuffisance, en théorie !


Mais... il y a un mais : l'entreprise n'est pas du tout rentable. L'exploitation agricole coûte trop cher, seule la fromagerie qui y a été créée fonctionne. On ne produit rien, on vit aux crochets de Young ! Résultat : au cours de l'année 1846, la communauté ferme ses portes. Young ? Ruiné !


La faute à qui ? « Au lieu de 1500 à 1800 personnes, 200 ; au lieu d'une population agricole et industrielle, des hommes de loisir ; au lieu de producteurs, des consommateurs. »

Retour en Belgique, pour Zoé de Gamond

Zoé de Gamond et sa famille retournent à Bruxelles, ruinées. Elle y sera nommée inspectrice des écoles maternelles, primaires et normales en 1848, où elle appliquera ses préceptes fouriéristes à l'éducation des jeunes filles.


Quid de l'abbaye de Cîteaux ? En 1846, elle se fait racheter par le père Rey, qui y ouvre une colonie pénitentiaire. Une nouvelle page pour un monument fondé au 11e siècle, qui avait déjà connu tant d'évènements...

Sources

Victor HennequinOrganisation du travail d'après la théorie de Charles FourierLibrairie phalanstérienne, 1848

Thomas Voet, Jean-Claude CaronLa colonie phalanstérienne de Cîteaux, 1841-1846 : les fouriéristes aux champsPresses universitaires de Dijon, 2001

Suzanne van Rokeghem, Jacqueline Aubenas, Jeanne Vercheval-VervoortDes femmes dans l'histoire en Belgique depuis 1830Éditions Luc Pire, 2006

Gabriel VauthierArthur Young et la Colonie Sociétaire de Cîteaux (1841-1844)La Révolution de 1848 et les révolutions du XIXe siècle (tome 23, n°115, avril 1926)

Gabriel PerreuxUne application de la théorie fouriériste, le phalanstère de Cîteaux (1841-1843)Revue d’histoire Économique et Sociale (vol 11, n°2, 1923)