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Le curé de l'église de Chatenay a disparu !

Quand : 23 juillet 1906

Eglise de Chatenay | ©Le Passant / Wikimedia Commons / CC-BY-SA
Eglise paroissiale Eglise Saint-Sulpice de Chatenay

Retour sur une affaire qui a fait du bruit, au tout début du XXe siècle, à Chatenay en Eure-et-Loir...

Source : la très bonne émission (pour les amateurs de faits divers) de Christophe Hondelatte, Hondelatte raconte, sur Europe 1 (diffusion 16/06/2021) : La disparition du curé de Châtenay.

Le curé de Chatenay

Juillet 1906. Joseph Delarue, 35 ans, prêtre depuis 1895, a disparu. A Chatenay dans le Centre de la France où il officie, c’est l’incompréhension !

On est quelques mois après la loi de séparation de l’Église et de l’État.

A Chatenay, le curé fait tout pour garder ses fidèles alors que partout, les gens désertent les églises.

Lui qui ne ménage pas ses efforts et fait tous ses trajets à travers champs à vélo, son destrier des temps modernes…

Tenez : en 1903, il fait créer une école privée de filles, sur ses propres deniers. La chose n’a pas été simple, d’ailleurs… bref !

Disparu à Paris ?

Le 23 juillet 1906, notre curé annonce qu’il doit se rendre à Paris : à vélo jusqu’à Étampes, puis en train. Il doit être de retour le lendemain soir.

Mais il ne rentre pas ! Mince… On attend jusqu’à dimanche, pour la messe. Il sera forcément là ! Hé non.

Là, le maire s’inquiète. Il va voir les gendarmes d’Étampes pour signaler sa disparition.

On appelle même la dame qui devait l’héberger à Paris : elle s’étonne, dit qu’il a bien pris son train, vers 14 h.

Le curé aurait donc disparu entre Étampes et Chatenay…

On commence à murmurer des choses, dans le petit bourg… qu’il est arrivé quelque chose… un meurtre ? Fichtre ! Peut-être bien.

Signes inquiétants !

Une enquête est ouverte le 4 août par le juge d’Étampes. Commençons par le commencement !

Quel itinéraire a parcouru le curé avant de s’évaporer ? Pas simple !

On tente de recueillir des témoignages, de-ci de-là. Ça ne donne pas grand-chose.

Ah, si : le gardien d’un château dit avoir trouvé un chapeau de curé avec des trous et des taches sanguinolentes.

Une étiquette dans le galurin mentionne « Grand séminaire de Chartres », là même où s’approvisionnait Delarue.

On commence franchement à s’inquiéter.

La presse s’empare bientôt de l’affaire : pour les journalistes déchaînés, c’est un homicide !

Et bla bla bla… ce sont des anticléricaux qui ont fait le coup, et bla bla, c’est l’épicier du village, non, le docteur…

Homicide, peut-être, mais toujours pas de corps !

Le juge d’Étampes fait paraître dans la presse le signalement du curé Delarue, avec sa photo, tandis que sa recherche continue avec moult battues.

Rien ! Pas de corps... pas de curé vivant non plus.

Mage hindou et hyène

Trois semaines passent sans que rien ne bouge, dans cette torpeur estivale molle et collante comme un sirop d’orgeat trop épais.

Jusqu’au 15 août, où l’incroyable s’en mêle. Le farfelu.

Un mage hindou déboule à Chatenay, embauché par un journaliste parigot !

Il va le retrouver, le curé, promet-il, dans la semaine ! Photo du disparu à la main, le mage refait le trajet supposé de Delarue.

A un moment, il débusque, sous un fourré, le vélo du curé !! Il a même une vision : il voit le tueur, le décrit avec précision, dit qu’il a frappé avec un couteau.

Le journal La Patrie embauche bientôt une cartomancienne et un autre mage hindou. Les trois s’associent, tiens. Ils hypnotisent la cartomancienne, qui voit bientôt la scène du crime et la décrit vaguement...

Le 18 août, la hyène Carlos débarque à Chatenay : ces charognardes sont réputées être des flaireuses de cadavres hors pair.

Mais on la balade un peu partout, en vain.

La Belgique, vraiment ?!

Fin août, on finit par déclarer Delarue mort : son enterrement symbolique se déroule à Chatenay, après une grande messe dans l’église Saint-Saturnin.

Mais pendant ce temps, en Belgique, un homme franchit la porte d’un commissariat de Bruxelles. Rebondissement en vue !

Un certain Delarue se présente. Il se dit… ancien curé de Chatenay. Prêtre défroqué.

Il a quitté la France avec Marie Frémont, une institutrice. Celle de l’école privée qu’il avait créée à Chatenay, dites donc !

Mais alors... le curé n’est pas mort ? Hé non, il vit en Belgique avec sa compagne, sous un faux nom !

Le scandale

La nouvelle arrive d’abord à Paris. Puis elle se fraie un chemin jusqu’à Chatenay.

C’est l’effroi. On croyait Delarue mort ! Personne ne croit à cette résurrection.

L’évêque de Chartres envoie deux amis à Bruxelles rencontrer Delarue, lui demander de rentrer en France. Refus catégorique.

Marie Frémont est enceinte de 6 mois ! C’est d’ailleurs quand il a appris la nouvelle qu’il a décidé de fuir.

Le juge d’Etampes est mis au parfum, histoire d’arrêter les recherches. L’évêque de Chartres, lui, nomme un nouveau curé à Chatenay.

La famille Delarue est hors d’elle. Même chose pour les fidèles. Ils se rappellent, maintenant, que leur curé partait des jours entiers, avec son vélo, juste pour revenir dire la messe le dimanche… on sait qui il allait voir, maintenant !

Tout raconter...

La presse déballe bientôt toute l’histoire : Delarue a signé un contrat avec le journal Le Matin pour y publier ses mémoires sous forme de feuilletons, sous le titre Pourquoi j’ai fui.

La publication fait fureur.

Delarue explique les raisons de sa fuite : il est tombé amoureux, des explications n’auraient servi à rien.

Mais c’est aussi à cause de la loi de séparation de l’Église et de l’État, qui dit que « La République ne reconnaît, ne salarie ni ne subventionne aucun culte. »

Delarue a dû faire appel à la générosité des fidèles, en vain.

Un jour, l’un d’eux lui dit même que s’il ne pouvait plus vivre de son métier de prêtre, il fallait faire autre chose… ça l’a découragé, humilié !

C’est là qu’il décide de filer, avec Marie qui l’attendait à la gare, à Paris.

Enfin heureux, ensemble. Il était enfin heureux, vous entendez ? Pêcheur, mais libre, comme il l’écrit.

Une bien triste histoire

Seulement, sali par les rumeurs publiques, écrasé par les pressions de l’Église qui voulait faire revenir le curé dans son giron, le couple finit par se séparer sans avoir pu se marier.

Le barde breton Botrel recueille leur fille, et Marie épouse le jardinier de ce dernier.

Delarue ? Il se fait exiler (non, cacher) à l’abbaye de Bonnecombe, dans l’Aveyron, puis en Espagne, d’où il s’enfuit en Angleterre où on le retrouve brancardier dans l’armée.

Lui aussi se marie : avait-il oublié Marie ? Nul ne le sait.

C'est finalement une bien triste histoire, où un couple aura vu son amour écrasé par les pressions de l‘Église, avec l’éternelle question du célibat des prêtres...

À propos de l'auteure

Vinaigrette
Passionnée par les balades et par l'Histoire, grande ou petite... pleine de détails bien croustillants, si possible !