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La préfecture de Corrèze et l'affaire des lettres anonymes de Tulle, au coeur de l'origine du terme « corbeau »

Quand : 1917 - 1922

Corbeau (H. Hahn-Brinckmann, 1880) | ©MKG Collection Online / CC0
Expression française Procès Préfecture de la Corrèze

La préfecture de Corrèze, à Tulle, a été l'épicentre d’une affaire de lettres anonymes, affaire qui, au moment du procès de la coupable, a donné naissance au terme « corbeau » !

Petit résumé de l’affaire

  • Entre 1917 et 1922, la ville de Tulle et ses 13 000 habitants, notamment la préfecture, se retrouvent inondés de lettres anonymes insultantes, calomnieuses, listant les amants d’untel, les petits secrets de famille d’un autre. Une centaine au total, toutes nominatives !
  • Ces lettres sont laissées dans les boîtes aux lettres des victimes, mais aussi déposées dans les confessionnaux des églises, les porches d’immeubles, n’importe quel lieu public de Tulle. L’hystérie s’empare de la ville ! En 1921, une affiche placardée sur le théâtre de la ville révèle les noms de 14 couples illégitimes. Le scandale est à son comble ! La paranoïa aussi.
  • Le mystérieux auteur signe ses missives L’Œil de Tigre, dès 1921. « Je suis le Lucifer de Tulle […] Moi, l'Œil de tigre, je ne crains rien. Ni Dieu, ni le diable, ni les hommes. »
  • Un employé de la préfecture de Tulle, dont une lettre a entaché l’honneur, sombre même dans la folie et se suicide.
Préfecture de Tulle

Préfecture de Tulle | ©Globetrotteur17... Ici, là-bas ou ailleurs / Flickr / CC-BY-SA

La dictée censée démasquer la coupable

C’est grâce à un expert en graphologie, Edmond Locard (fondateur à Lyon en 1910 du premier laboratoire de police scientifique au monde), que l’enquête fait un bond majeur.

En janvier 1922, on organise une dictée. 8 femmes suspectes ont été convoquées. Dont une certaine Angèle Laval, employée à la préfecture de Tulle.

Là où toutes terminent en 30 minutes, il faut près de 2 heures à Laval, qui n’en finit plus de retoucher son écriture. Cacherait-elle quelque chose ?

Elle subit une deuxième dictée : on lui met carrément la pression ! Elle perd ses nerfs, reprend sa vraie écriture.

Quand on compare sa dictée avec les lettres anonymes, plus de doute... c’est elle, l’Œil de Tigre !

Un mobile amoureux

La coupable s’appelle donc Angèle Laval, « vieille fille » célibataire de 31 ans, orpheline de père, qui vit avec sa mère. Elle a trouvé un emploi à la préfecture de Corrèze grâce à son frère, qui y travaille.

Mais quel est son mobile ? Repoussée par un collègue, Jean-Baptiste Moury, qu’elle aime plus que de raison, aigrie, elle se venge sur le reste du monde à coups de lettres violentes.

En décembre 1917, Moury reçoit une lettre anonyme, suivi d’autres employés de la préfecture. N’y échappe pas non plus la fiancée de Moury, Marie-Antoinette Fioux.

Angèle Laval n’oublie pas de s’envoyer des lettres, se calomniant, pour mieux déguiser son crime !

Voici une des lettres du corbeau, issu du dossier de procédure (cote 3 U 794) conservé aux Archives départementales de la Haute-Vienne :

Lettre du corbeau de Tulle

Lettre du corbeau de Tulle | ©Archives départementales de la Haute-Vienne

Le corbeau au procès à Tulle !

On place la dame Laval à l’asile de Limoges, dans l’attente de son procès, qui s’ouvre le 4 décembre 1922, au tribunal de Tulle.

C’est un journaliste du quotidien Le Matin, qui la décrit à son arrivée, le premier jour de l’audience :

« Elle est là, petite, un peu boulotte, un peu tassée, semblable, sous ses vêtements de deuil, à un pauvre oiseau funèbre qui aurait reployé ses ailes. »

Un oiseau noir à la triste réputation... le corbeau ! Le mot est lâché.

Le terme passera dans le langage courant pour désigner un auteur de lettres anonymes, anonymographe en langage soutenu !

La justice rend son verdict

Tout au long du procès, Angèle Laval niera toujours tout en bloc.

Jusqu’à ce que le verdict tombe, le 20 décembre 1922 : condamnée à un mois de prison avec sursis et 200 francs d’amende, les juges l’ayant reconnue coupable, mais avec une responsabilité amoindrie.

À noter que l’affaire avait fait une autre victime indirecte : la propre mère de Laval.

Sa fille avait voulu se suicider avec elle en se noyant dans un étang, peu avant son procès en 1922.

Seul notre corbeau en réchappe : l’enquête dira qu’Angèle n’avait aucune intention de mourir, ce jour-là… elle a regardé sa mère couler, sans jamais entrer dans l’eau.

Angèle Laval passe le reste de ses jours terrée seule chez elle à Tulle, jusqu’à sa mort en 1967, à l’âge de 81 ans.

Sources

  • Sébastien Chavigner. La sinistre affaire du « corbeau » de Tulle. Retronews, retronews.fr 28/05/2018.
  • Jean-Louis Mercier. Il y a 100 ans, l’œil de Tigre griffait Tulle. Le Populaire du Centre, lepopulaire.fr. 03/10/2017.

À propos de l'auteure

Vinaigrette
Passionnée par les balades et par l'Histoire, grande ou petite... pleine de détails bien croustillants, si possible !