L'incroyable redécouverte des arènes de Lutèce en 1870

De 1869 à 1915

Arènes de Lutèce, fouilles de 1870 (P. Emonts, 1870)Arènes de Lutèce, fouilles de 1870 (P. Emonts, 1870) | ©Paris Musées - Musée Carnavalet / CC0

Oubliées depuis des siècles, recouvertes de terre... les antiques arènes de Lutèce sont mises au jour en 1870.

Une fabuleuse histoire !

1870 : première partie des arènes mise au jour

Surprise, les arènes !

Pour le besoin de percement de la rue Monge, pendant les grands travaux d’Haussmann, on a besoin de niveler la chaussée : alors, on creuse le sol jusqu’à 12 mètres de profondeur.

On tombe sur… les arènes, en 1869 ! Les savants, les historiens, les archéologues de tous poils s’excitent.

Le 7 avril 1870, la nouvelle éclate dans le journal Le Siècle : on vient de redécouvrir les arènes de Lutèce. Ou plutôt... la moitié nord.

« Il faut à tout prix assurer le salut de ce grand débris de l'antiquité… La destruction d'un tel monument historique serait une honte pour Paris aux yeux de toute l'Europe savante. »

Arènes de Lutèce, fouilles de 1870 (anonyme, v. 1869-1885)Arènes de Lutèce, fouilles de 1870 (anonyme, v. 1869-1885) | ©Paris Musées - Musée Carnavalet / CC0

L’entrepôt d'omnibus

Or, le terrain appartient alors à la Compagnie Générale des Omnibus, qu’elle venait d’acheter sur l’emplacement occupé par l’ancien couvent des Filles Anglaises, fondé en 1634.

Elle y entrepose ses véhicules et ses chevaux.

La compagnie arase le terrain en août 1869, avant de tomber, elle aussi, sur les premières maçonneries des arènes.

Les Omnibus font stopper les travaux pendant trois mois, pour permettre aux Travaux historiques de la ville de Paris de venir commencer ses fouilles archéologiques.

Mais pour conserver à jamais les ruines, il fallait racheter le terrain à la Compagnie...

Découverte de squelettes

On découvre des squelettes, nombreux !

Des corps mutilés, pour la plupart, certains liés entre eux par un anneau de bronze. Des corps à majorité de sexe féminin.

La dépouille, aussi, d’un géant (ses jambes mesurent du talon au fémur 1,80 m) inhumé avec soin, un vase à parfum à côté de sa tête, comme le veut la coutume franque.

Un certain Charles Lefebvre émet l’hypothèse qu’il s’agit de Gallo-Romains faits prisonniers par les Francs, puis massacrés ici et inhumés en tas grossier sous la terre...

Arènes de Lutèce, fouilles (anonyme, v. 1869-1885)Arènes de Lutèce, fouilles (anonyme, v. 1869-1885) | Arènes de Lutèce, fouilles de 1870 (anonyme, v. 1869-1885) | ©Paris Musées - Musée Carnavalet / CC0

Visites des arènes... et noce à quatre francs !

La découverte de ces vestiges est énorme.

Alors, dès le 15 avril 1870, la Société française de Numismatique et d’Archéologie, jointe par la Société des Antiquaires de France, lance une souscription publique, pour le rachat des arènes à la Compagnie des Omnibus.

Les Sociétés archéologiques de province donnent aussi, certains se déplacent même pour voir les arènes de leurs yeux !

L’un d’eux raconte qu’il doit d’abord payer la somme de 20 sous, pour franchir la palissade en planches de bois, et avoir une visite guidée.

Le guichetier dans son baraquement lui explique qu’il y a beaucoup de visites.

Il a même eu « toute une noce pour quatre francs, mais il ne le fera plus jamais, parce qu’ils sont repartis ensuite en jetant des pierres dans son bureau » !

Arènes de Lutèce, fouilles de 1870 (P. Emonts, 1870)Arènes de Lutèce, fouilles de 1870 (P. Emonts, 1870) | ©Paris Musées - Musée Carnavalet / CC0

Napoléon III... déçu

On fait aussi payer 1 franc le droit d’entrée, dès le 17 avril. Le nombre de visiteurs explose !

Au 25 juin, ils sont déjà 10 000 à avoir vu les ruines, beaucoup revenant jusqu’à quatre fois !

Le 15 avril 1870, l’Empereur vient sur place. Mais comme il reste encore beaucoup à déblayer, il repart déçu.

C’est comme ça pour beaucoup de monde : on est vite blasé par ces trois bouts de cailloux, personne ne semble se rendre compte de l’importance de la découverte...

Arènes de Lutèce, fouilles de 1870 (P. Emonts, 1870)Arènes de Lutèce, fouilles de 1870 (P. Emonts, 1870) | ©Paris Musées - Musée Carnavalet / CC0

Aucun intérêt ?!

En mai 1870, après consultation de la Commission des Monuments historiques par le Conseil municipal, il est reconnu que les ruines ne présentent pas « dans son état actuel, un intérêt historique ou artistique assez général pour qu’elle ait à intervenir en faveur de son rachat ou de sa conservation »…

Même l'architecte Viollet-le-Duc et le membre des Monuments historiques Mérimée se montrent défavorables !

On murmurait surtout que M. Du Sommerard, directeur du musée de Cluny, voyait d’un mauvais œil la découverte d’un monument gallo-romain plus ancien que ses thermes à lui ! Mais chut...

Les journaux, comme L'Univers du 17 juin 1870, écrivent :

« On va sacrifier le vieux monument retrouvé par hasard après 12 siècles d’ensevelissement. L'État et la ville ne se sont pas crus assez riches, pour payer ces souvenirs nationaux du premier âge de notre histoire. On refuse quelques centaines de mille francs, dans un pays où le budget est de deux milliards passés, où l'on trouve le moyen de bâtir pour une ville un théâtre qui coûtera cent millions, et où l'on en dépense annuellement pour les corps de ballet et les courses de chevaux... »

En plus, la Compagnie des Omnibus commencent à s’impatienter !

Elle met à la porte les archéologues fin juin, pour commencer la démolition début juillet.

La partie des arènes découverte est remblayée, la Compagnie construit dessus ses bâtiments.

1872 : seconde partie des arènes mise au jour

Le travail continue !

Quid de la seconde partie des arènes ?

En avril 1872, la Société Centrale des Architectes effectue des fouilles sur l'emplacement du couvent des Filles Anglaises, en ruine, racheté par une dame de Monte-Carlo.

Oui ! Au cours du 17e siècle, des jardins avaient poussé, à l'emplacement des arènes : ceux du couvent des Filles Anglaises (ou Notre-Dame-de-Sion), qui occupaient la seconde partie du vestige antique...

Il faut attendre 1876, pour que les fouilles reprennent pour cette seconde partie, comme l’indique Le National du 4/01/1876 :

« Nos lecteurs se rappellent avec quelle ardeur nous avons combattu ici même en 1870, en faveur des arènes de la rue Monge. Il s'agissait alors d'une première moitié de ce cirque, acquis par les Omnibus, pour s'en faire un de leurs dépôts. Heureusement, la meilleure partie des arènes subsiste encore, enfouie dans le grand jardin des Filles-de-Jésus rue Rollin, actuellement rue de Navarre. »

Mais pas pour longtemps : le chef des Travaux historiques de la ville de Paris, M. Read, tombe malade et lègue le projet à la dame de Monte-Carlo, qui promet de consacrer sa fortune aux arènes.

Ce qu’elle ne fait pas ! Et à sa mort, en 1882, le couvent en ruines est enfin démoli.

Arènes de Lutèce, fouilles de 1883 (P. Emonts, 1883)Arènes de Lutèce, fouilles de 1883 (P. Emonts, 1883) | ©Paris Musées - Musée Carnavalet / CC0

Victor Hugo monte au créneau

Entre mars 1883 et juillet 1885, la seconde moitié des arènes sort de terre, avec les vestiges de la scène et le mur du podium.

Il faudrait surtout acheter le terrain, pour que l’erreur de 1870 ne se reproduise pas et que tout disparaisse.

Un Comité des amis des Arènes se forme, présidé par Victor Hugo et Victor Duruy.

L’écrivain écrit le 23 juillet 1883 au président du Conseil municipal :

« Il n’est pas possible que Paris, la ville de l'avenir, renonce à la preuve vivante qu'elle a été la ville du passé. Le passé amène l'avenir. Les arènes sont l'antique marque de la grande ville. Elles sont un monument unique. Le Conseil municipal qui les détruirait se détruirait en quelque sorte lui-même. Conservez les arènes de Lutèce. Conservez-les à tout prix. Vous ferez une action utile, et, ce qui vaut mieux, vous donnerez un grand exemple. »

Conclusion

Le 30 juillet 1883, la ville de Paris achetait l’ensemble de l'ancien couvent (un terrain de 7 000 m²), pour 1 200 000 de francs.

Les arènes étaient sauvées !

En 1892, on les livrait au public, sous la forme d'une promenade, sous le nom de Square des Arènes. Qui existe toujours aujourd'hui !

Acte final : en 1915, le Conseil municipal acquiert le terrain appartenant à la Compagnie des omnibus, devenu vacant du fait de la suppression de leur dépôt.

Les deux moitiés des arènes se réunissaient enfin : la partie enfouie en 1870, celle découverte en 1883 sous le couvent.

Sources

  • Marcel Banassat. Paris aux Cent Villages, n° 21. Éditions PCV, avril 1977.
  • Maurice du Seigneur. Les arènes de Lutèce. 1886.