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L'hôtel Lauzun et son club des Haschischins

Quand : 1844 - 1849

L'hôtel Lauzun | ©Anecdotrip.com / CC-BY-NC-SA
Hôtel particulier Hôtel Lauzun

De 1844 à 1849, le club des Hashischins s'est tout particulièrement consacré à l’étude et à l’expérience du haschisch.

La crème de la crème des artistes et intellectuels de l'époque se retrouve à l'hôtel Lauzun pour y vivre de longues heures de frissons psychédéliques... On vous emmène ?

Hashischins... assassins

Haschichin, haschich… assassin ?

Aaah, il y a un lien, bien sûr !

Hashischins fait référence à une secte perse du XIe siècle, la « secte des assassins », qui pratiquait le meurtre politique.

Mais oui : le mythique jeu vidéo Assassin’s Creed s’en est inspiré !

Autour du fondateur Hassan Ben Sabah se regroupent des combattants prêts à tuer pour lui, liquider leurs ennemis turcs sunnites qui occupent alors la Perse, notamment.

Et pour commettre ces assassinats, ils prenaient du haschisch, qui les mettaient dans un état second.

Des assassinats réalisés à l’arme blanche, au milieu de la foule, avant que l’assaillant ne soit lui-même tué...

On surnommera plus tard ces combattants féroces hashashine, « mangeurs de haschich ».

Surnom qui, en passant par l’Italie, a donné assassino, puis assassin.

C'est au XIXe siècle que notre Club des Haschichins se réapproprie le mot, dans leur repaire niché au cœur de l'hôtel Lauzun...

Qu'est-ce le club des Hashischins ?

Il s'agit d'un groupe fondé à Paris en 1844, actif jusqu’en 1849.

A l’initiative de qui ? Du docteur Moreau de Tours, un psychiatre qui, après un voyage en Orient de plusieurs années, découvre les effets psychotropes du cannabis.

Oh, dès le début du XIXe siècle, les milieux scientifiques et artistiques découvrent et consomment haschich et opium.

Mais figurez-vous que ce Moreau est le premier médecin à avoir observé l’effet des drogues sur le système nerveux !

Il en consomme lui-même et publie le célèbre Du hachisch et de l'aliénation mentale (1845).

Il prend cette drogue pour savoir comment un fou déraisonne. Pour lui, prendre du haschich, c’est provoquer un accès de folie !

Théophile Gautier et Cie

L'hôtel Lauzun appartient alors au bibliophile et collectionneur Jérôme Pichon.

Il loue des appartements à plusieurs artistes : l'écrivain Roger de Beauvoir, le peintre Fernand Boissard et... le poète Charles Baudelaire.

Tout ce petit monde vit sous le même toit dans l'hôtel et se retrouve aux séances du Club, une fois par mois, accompagné de Théophile Gautier, Alexandre Dumas, Honoré de Balzac, Eugène Delacroix…

On y goûtait (littéralement) aux « paradis artificiels ».


Théophile Gautier

Théophile Gautier | ©Paris Musées - Musée Carnavalet / CC0

Plongée dans une séance du club

Théophile Gautier publie Le Club des haschichins en 1846, une nouvelle parue dans la Revue des deux Mondes.

Une version romancée d'une séance expérimentée à l’hôtel Lauzun, un soir de décembre 1845...

Confiture verte et café

« J’arrivai dans un quartier lointain, espèce d’oasis de solitude au milieu de Paris... »

Gautier frappe à la porte de Boissard avec le marteau, « l’usage des sonnettes à bouton de cuivre n’ayant pas encore pénétré dans ces pays reculés. »

A peine entré, il avoue faire « un pas de deux siècles en arrière » !

Il commence par goûter le dawamesk : une confiture verte faite de cannabis, de pistache et de miel. Puis on prend le café à l’arabe avec marc et sans sucre.

Pourquoi à l’arabe ? Rapport à notre secte perse des assassins, tiens !


L'hôtel Lauzun

Hôtel Lauzun | ©Anecdotrip.com / CC-BY-NC-SA

Hallucinés !

Dès la fin du dîner, Gautier note les premiers effets de la confiture.

Théophile a d’abord « une transposition du goût. » L’eau prend la saveur du vin, la viande dans sa bouche se change en framboise, et vice-versa, « je n’aurais pas discerné une côtelette d’une pêche ».

Ca commence bien ! Ses voisins :

« ouvrent des grandes prunelles de chat-huant, leur nez s’allonge, leur bouche s'étendait en ouverture de grelot, leurs figures se nuançaient de teintes surnaturelles. L’un d’eux riait aux éclats d’un spectacle invisible. L’autre faisait des efforts pour porter son verre à ses lèvres. Celui-là, renversé sur le dos de sa chaise, les yeux vagues, les gras morts, se laissait couler dans la mer sans fond de l’anéantissement. »


Gautier raconte:

« L’hallucination, cet hôte étrange, s’était installée chez moi. »


Après, tous se dirigent vers le salon, « énorme pièce aux lambris sculptés et dorés, au plafond peint, aux frises ornées de satyres poursuivant des nymphes dans les roseaux. »


L'hôtel Lauzun, détail d'une boiserie

Hôtel Lauzun, détail d'une boiserie | ©Anecdotrip.com / CC-BY-NC-SA

Formes humaines et bestiales

Les peintures des murs et du plafond se mettent à prendre des formes loufoques.

« Je regardai alors au plafond, et j'aperçus une foule de têtes sans corps comme celles des chérubins, qui avaient des expressions si comiques, des physionomies si joviales et si profondément heureuses, que je ne pouvais m'empêcher de partager leur hilarité.
« Leurs yeux se plissaient, leurs bouches s'élargissaient, et leurs narines se dilataient c'étaient des grimaces à réjouir le spleen en personne. Ces masques bouffons se mouvaient dans des zones tournant en sens inverse, ce qui produisait un effet éblouissant et vertigineux.
« Peu à peu le salon s'était rempli de figures extraordinaires, comme on n'en trouve que dans les eaux-fortes de Callot et dans les aqua-tintes de Goya un pêle-mêle d'oripeaux et de haillons caractéristiques, de formes humaines et bestiales ; en toute autre occasion, j'eusse été peut-être inquiet d'une pareille compagnie, mais il n'y avait rien de menaçant dans ces monstruosités.
« C'était la malice, et non la férocité, qui faisait pétiller ces prunelles. La bonne humeur seule découvrait ces crocs désordonnés et ces incisives pointues. »


Hôtel Lauzun, détail d'un plafond

Hôtel Lauzun, détail d'un plafond | ©Anecdotrip.com / CC-BY-NC-SA

Le kief, puis le cauchemar !

« Bientôt, les fantômes grotesques m'assaillirent en masse. Plus loin se démenaient confusément les fantaisies des songes drolatiques, créations hybrides, mélange informe de l'homme, de la bête et de l'ustensile. Cela grouillait, cela rampait, cela trottait, cela sautait, cela grognait, cela sifflait. »


Vient ensuite le kief, « cette période bienheureuse du haschich. Je ne sentais plus mon corps. Les liens de la matière et de l’esprit étaient déliés. »

Puis la phase finale, le cauchemar. Gautier se voit dans le miroir comme « une idole hindoue », nez en trompe, oreille allongée aux épaules, peau indigo !

Fondu dans la vague

Théophile Gautier finit par expliquer ce qu’il a ressenti, ce soir-là :

« Mon ouïe s'était prodigieusement développée : j'entendais le bruit des couleurs. Jamais béatitude pareille ne m'inonda de ses effluves. J'étais si fondu dans le vague, si absent de moi-même, si débarrassé du moi, cet odieux témoin qui vous accompagne partout, que j'ai compris pour la première fois quelle pouvait être l'existence des esprits élémentaires, des anges, et des âmes séparées du corps.
« Les sons, les parfums, la lumière, m'arrivaient par des multitudes de tuyaux minces comme des cheveux, dans lesquels j'entendais siffler des courants magnétiques.
« A mon calcul cet état dura environ trois cents ans ; car les sensations s'y succédaient tellement nombreuses et pressées que l'appréciation réelle du temps était impossible. L'accès passé, je vis qu'il avait duré un quart d'heure. »

À propos de l'auteure

Vinaigrette
Passionnée par les balades et par l'Histoire, grande ou petite... pleine de détails bien croustillants, si possible !