Gérard de Nerval au Père-Lachaise : suicide et urne voilée

Du 26 janv. 1855 au 12 mars 1890

Tombe de NervalTombe de Nerval | ©Pierre-Yves Beaudouin / Wikimedia Commons / CC-BY-SA

Un pendu, une grille

Le 26 janvier 1855, on retrouve le corps du poète Gérard de Nerval, né Labrunie, 47 ans, pendu aux barreaux d’une grille d’un égout de la rue de la Vieille-Lanterne.

Certains de ses amis pensent à un assassinat, dans un lieu très mal famé.

D’autres à un suicide, même si on le retrouve avec son chapeau sur la tête : étrange... avec les convulsions, il aurait dû tomber, non ?

Rue de la Vieille-LanterneRue de la Vieille-Lanterne | ©Paris Musées - Musée Carnavalet / CC0

« Le pauvre garçon ! »

Son corps est réclamé par la Société des gens de lettres, et l’administration du Théâtre-Français, à l’initiative de l'homme de lettres Arsène Houssaye, se charge des obsèques.

Le père Labrunie, informé de la disparition de son fils, dit simplement :

« Ah ! Le jeune homme est mort. Le pauvre garçon ! Je le regrette fort, c’était un bon sujet. Mais dites-moi, comment vont se faire ses funérailles ? »

Le suicide de G. de Nerval (G. Doré, 1855)Le suicide de G. de Nerval (G. Doré, 1855) | ©Art Institute of Chicago / CC0

La cérémonie religieuse, toute une histoire !

La cérémonie funèbre a lieu à Notre-Dame de Paris, le 30 janvier 1855.

Le tout Paris des artistes célèbres se presse dans la cathédrale : plus de 200 personnes, précise la presse de l'époque.

Une cérémonie religieuse qui lui a été accordée, malgré son suicide présumé...

Aaaah, cela arrangeait tout le monde, que ce soit un meurtre !

Pourquoi ? Pour vaincre l’Église, qui pouvait refuser au suicidé une cérémonie religieuse.

Le vicaire de Notre-Dame aurait demandé : « Quelqu’un a-t-il vu ce malheureux se pendre ? »

Quelqu'un répond : « Non, personne. »

L'homme d’Église reprend : « Alors, notre devoir est de supposer qu’il a été victime d’un crime. »

Arsène HoussayeArsène Houssaye | ©Paris Musées / Musée Carnavalet / CC0

Arsène Houssaye, le meilleur ami du défunt, rapporte être allé la veille des obsèques trouver l’archevêque de Paris, qui lui aurait demandé une lettre du docteur Blanche, « pour couvrir l’Église. »

Le célèbre aliéniste, qui a soigné de Nerval, écrit donc cette lettre, dont voici un extrait :

« M. de Nerval n'était pas assez malade pour qu'on pût le retenir, malgré lui, dans une maison d'aliénés, mais, depuis longtemps, pour moi, il n'était plus jamais sain d'esprit. Se croyant la même énergie d'imagination et la même aptitude au travail, il comptait pouvoir vivre, comme autrefois, du produit de ses œuvres ; il travailla plus que jamais, mais fut-il déçu dans ses espérances ? Sa nature indépendante et sa fierté de caractère s'opposaient à ce qu'il voulût rien recevoir, même des amitiés les mieux éprouvées. C'est sous l'influence de ces causes morales que sa raison s'est de plus en plus égarée ; c'est surtout parce qu'il voyait sa folie face à face. Je n'hésite pas à vous déclarer, Monseigneur, que c'est certainement dans un accès de folie que M. Gérard de Nerval a mis fin à ses jours. »

Nerval par Nadar, 1855Nerval par Nadar, 1855 | ©Paris Musées - Musée Carnavalet / CC0

La tombe au Père-Lachaise

Ce sont les amis de Nerval, Arsène Houssaye et Théophile Gautier, qui payent pour la concession du poète, au Père-Lachaise.

Mais pas une concession perpétuelle ! Ce qui fait que 10 ans plus tard, il faut exhumer le corps du poète, pour le mettre dans une autre tombe !

Houssaye écrit dans Souvenirs d’antan :

« Le pauvre squelette était en pièces, la Mort ayant fait rapidement son œuvre. Spectacle horrible : la tête qui avait représenté la beauté virile n'était même plus représentée par un crâne sévère. Des milliers de vers s'y étaient suspendus en grappes et s'y étaient presque ossifiés. Ce fut tout un travail pour la dégager : nous ne respirions plus... »

Tombe de G. de NervalTombe de G. de Nerval | ©Olivier Bruchez / Flickr / CC-BY-SA

Avant de préciser qu’un petit cercueil d’enfant suffit pour recueillir tout ce qu'il restait du poète…

En 1874, on rouvre le tombeau de Gérard pour y fourrer les cendres d'un certain... Charles Coligny.

Une idée de Houssaye, que de flanquer les restes de cet obscur homme de lettres français, avec ceux de son ami !

Et le 12 mars 1890, enfin, Houssaye inaugure la tombe actuelle : une colonne de marbre blanc portant une urne voilée à son sommet et ces quelques mots « À Gérard de Nerval, son ami Arsène Houssaye. »

Sources

  • Aristide Marie. Gérard de Nerval : le poète, l’homme. 1914.
  • Arsène Houssaye. Les confessions : souvenirs d'un demi-siècle (volume 4). 1891.
  • Maxime Du Camp. Souvenirs littéraires (volume 2). 1892.
  • Gérard de Nerval : souvenirs d'antan. In Le Livre, revue du monde littéraire. 1883.