Terrible épidémie de peste à Marseille, 1720 : la mort vient de la mer

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La peste à Marseille (M. Serre) - ©Robert Valette / CC-BY-SA La peste à Marseille (M. Serre) - ©Robert Valette / CC-BY-SA
Colonne de la Peste Statue Epidémie

La peste soit...


La der des ders


Hola, brave gens ! Attention, l'ombre sinistre chargée de miasmes du Grand-St-Antoine hante encore la bonne ville de Marseille !

Blague à part, la peste sévit ici entre juin 1720 et décembre 1722. Les chiffres sont terrifiants : plus de 60 communes provençales sont contaminées ; 50 000 Marseillais sur 100 000 trouvent la mort ; la maladie s'attaque à Marseille puis contaminera toute la Provence ! C'est la dernière grande épidémie de peste recensée en France...

On sait maintenant que la tragédie aurait pu être évitée ! On sait que les échevins ont sciemment laissé entrer le mal dans leur ville : pourquoi ? Ca, on va le voir.

La colonne


En tout cas, notre colonne de la Peste date de 1802 : c'est l’œuvre du sculpteur Chardigny et de l'architecte Desfougères. Ce petit enfant au sommet de la colonne ? Il s'agit du Génie de l'Immortalité qui symbolise ceux qui ont laissé leur vie pour secourir les malades...

Un bateau venu d'Orient


Tout est clean


Tout commence avec un bateau, le Grand-St-Antoine. Hisse et ho ! Commandé par le capitaine Chataud, il vient de partir de Syrie chargé de belles étoffes.

Parti avec une « patente nette », c'est-à-dire une lettre qui le déclare sans trace de peste ! Tout va bien, alors ? Parce qu'à Damas, une épidémie de peste s'est déjà déclarée ! Mais bon... vogue la galère !

Hécatombe et prémonition corse


Direction Marseille, maintenant. Après quelques jours de voyage, le capitaine s'arrête pour prendre deux Turcs à bord... qui meurent mystérieusement au bout de quelques heures. Les deux matelots désignés pour jeter les corps à l'eau décèdent eux aussi quelque temps plus tard... Bizarre autant qu'étrange !

Après, c'est l'hécatombe, l'équipage tombe comme des mouches ! « Fièvre pestilentielle » annonce le médecin de bord, qui n'en réchappera pas non plus... Rien à voir avec la terrible peste, apparemment ! Le capitaine (retranché à la poupe de son bateau, comme par hasard) continue donc sa route avec son mini équipage.

Arrivé aux portes de Cagliari, on leur refuse l'entrée du port ! Vous savez à cause de quoi ? Du rêve prémonitoire du gouverneur corse ! Il a vu son île se faire ravager par la peste ! Il ordonne de repousser tous les bateaux, à tout prix... Les gens de l'île s'insurgent, mais en apprenant plus tard que ce bateau maudit portait la peste, quel soulagement...

L'arrivée à Marseille


Hop, on décharge !


Bref ! Voilà le Grand-St-Antoine qui arrive à Marseille, le 25 mai 1720. Quand on lui demande si tout s'est bien passé, le capitaine ne fait que dire que 8 hommes sont morts, « de mauvaise alimentation ».

Bon : quand il y avait des morts suspectes sur un bateau, on avait l'habitude de mettre ledit bateau et sa marchandise sur l'île de la Jarre : un îlot rocheux au large de la ville prévu pour la quarantaine. Le Bureau de la Santé de Marseille devait ensuite contrôler ces marchandises et l'équipage.

Mais là, on décharge immédiatement les marchandises (de la soie, du coton et des étoffes très coûteuses d'une valeur de 300 000 livres, une somme énorme) dans l'infirmerie, située près du Vieux Port.

Le mal attaque


Aucune précaution prise ! Survient alors la mort d'un matelot. On ne s'en soucie pas ! Puis les marins morts se multiplient, mais non, pas un péquin ne bouge le petit doigt ! On a eu beau instaurer la quarantaine pour l'équipage du Grand-St-Antoine fin juin 1720, c'est trop tard : on a déjà déchargé les tissus depuis belle lurette...

Et voilà que des matelots volent des étoffes pour les revendre dans les quartiers pauvres de la ville. Tissus bien sûr infectés car infestés de puces... Ca y est, la peste vient de faire son entrée dans la cité phocéenne...

La peste se propage !


Premiers morts


La première victime, Marguerite Dauplane, tombe malade le 20 juin. Ensuite, le 28, c'est le tour de la famille Creps. Le 1er juillet, mesdames Eygasière et Tanoux meurent, etc. On enterre les corps sous de la chaux vive.

Mais les autorités ne prononceront jamais le mot « peste » ! On se calme, ce n'est rien, rien du tout, disent-ils... Même quand on découvre des ganglions sous les aisselles des malades (qui ne trompent pas sur la maladie, pourtant), les échevins et les médecins jurent qu'on ne doit craindre aucun risque de contagion...

Mais le jour où on fait venir deux médecins, les Peyssonnel père et fils, auprès d'un enfant malade, la nouvelle tombe : c'est la PESTE ! Vers le 20 juillet 1720, on compte déjà 23 morts par jour ! Imaginez alors la ville vide, les rues désertes, avec comme seul bruit sinistre le râle des agonisants...

Mourir, la seule issue


On prend alors des mesures, mais c'est trop tard... Il faut enlever les corps des rues et désinfecter les maisons des malades, vite ! La rumeur de la peste se répand, et la panique s'installe parmi les Marseillais.

Certains quittent alors la ville, mais porteurs de la maladie, ils commencent à répandre le mal en Provence ! Le 31 juillet, on interdit toute communication entre Marseille et le reste du pays. Confinés, les gens n'ont plus rien à manger, faute de ravitaillement : mourir de maladie ou mourir de faim, voilà leur destin !

Les croques-morts de la partie


En août 1720, le docteur Sicard annonce qu'il faut que chacun allume des feux alimentés par du soufre, devant sa maison, pour éradiquer le mal : catastrophe ! La fumée noire, la chaleur et l'absence de vent contribuent au développement de la maladie... En août 1720, 50 Marseillais meurent tous les jours, puis 100, puis 300, puis 500 !

Les rues ne suffisent plus à contenir tous les cadavres. On décide donc de les mettre dans les cryptes des églises, sous des dalles scellées au plomb fondu. Des énormes fosses communes apparaissent alors. Et même, ça ne suffit pas... Même les « corbeaux », les croque-morts, meurent à leur tour !

Il faut des coupables !


Début septembre 1720, le capitaine Chataud se retrouve enfermé au château d'If en attente de son procès : on l'a déclaré responsable de l'épidémie, lui et sa cargaison maudite ! Mais au fait, Chataud et sa cargaison ? Sont-ils vraiment responsables de cette catastrophe sanitaire ? Non ! La faute vient de bien plus haut : les échevins.

Un document rapporte une conversation secrète entre le capitaine et l'échevin Jean-Baptiste Estelle... propriétaire d'une grande partie de la cargaison ! Celui-ci savait tout de la peste mais a quand même fait décharger la cargaison, sans quarantaine ! Il voulait juste vendre ses précieuses étoffes (estimées à près de 8 millions d'euros) aux foires provençales...

Voilà pourquoi Chataud a déclaré n’avoir eu aucune mort suspecte à bord ! Le capitaine restera 3 ans emprisonné et officiellement tenu pour responsable de la tragédie. Estelle, lui, s'en tirera sans un seul reproche... Finalement, on arrive à éradiquer la peste, grâce notamment au chevalier Roze qui a beaucoup aidé au nettoyage des quartiers encore infectés. En décembre 1722, le mal a définitivement quitté la ville...


Et encore !