Quand Honoré d'Urfé s'inspirait de sa Bastie pour écrire le 1er best-seller français

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Honoré d'Urfé - ©Public domain Honoré d'Urfé - ©Public domain
Château de la Bastie d'Urfé Château Honoré d’Urfé

Wulfe !

Connaissez-vous Honoré d'Urfé ? On doit à ce monsieur le roman L'Astrée, où ses jeunes héros, Astrée et Céladon, évoluent dans un cadre idyllique qui n'est autre... que son propre château, la Bastie ! Venez, on va faire connaissance. Honoré naît à Marseille en 1568, mais c'est en Forez qu'il passe sa jeunesse.

Sa famille, qu'on dit venir d'au-delà le Rhin, s'installe dans la région au beau milieu du Moyen-Age : ils s'appellent Wulfe, à la base, mais francisent leur nom en d'Ulphé, puis d'Urfé. La sombre forteresse qu'ils occupent depuis leur arrivée ne va plus leur convenir : c'est au XVe s qu'ils la laissent pour aller construire, pas très loin de là, la plus jolie Bastie...

Légendes

Une sacrée ventrée !

Aah, l'ancienne forteresse des d'Urfé ! Aujourd'hui ruinée, elle n'est pas franchement jojo : toute sombre, franchement sinistre ! Et attendez, vous n'avez rien vu... L'histoire suivante s'est passée entre ces 4 murs : Hermentrude, l’épouse d’un rude seigneur d’Urfé, avait donné naissance à « 12 enfants d'une seule ventrée ».

Affolée, elle se dit : « Ouah, ça en fait de la marmaille, d'un coup... Ca peut prêter à confusion, non ? J'imagine déjà ces langues de vipères raconter sur moi que j'ai couché à droite à gauche... » Alors, ni une ni deux, elle envoie son domestique noyer les marmots !

Hop, il les fourre dans un grand sac en toile, direction la rivière. Mais le mari le surprend, le domestique, et lui demande ce qu’il transporte sur son dos. Pris la main dans le sac... mais le pauvre homme n'a pas besoin d'avouer, le seigneur reconnaît tout de suite ses enfants. Il ne gardera que l'aîné, qu’il élèvera en secret et dont on dit qu’il est l’aïeul de toutes les générations suivantes d’Urfé !

Pomme de discorde

Autre aventure, dans ce château sinistre : nous voilà en 1418. Jean d'Urfé y garde un gros coffre bourré d'or. Ses domestiques le savent et l'assassinent en même temps que sa femme et ses enfants... sauf un : le petit dernier, encore tout bébé.

Les domestiques, tout mauvais qu'ils soient, ne peuvent pas se résoudre à tuer un petit machin aussi meugnon ! L'un d'eux propose alors la chose suivante : on va lui présenter une pomme et un écu d'or. S'il choisit la pomme, c'est qu'il sera un homme bon et il aura la vie sauve. Alors que s'il choisit l'or...

Heureusement, le bébé choisit le fruit ! Plus tard, le gamin devenu grand ne voulut pas rester dans ce château qui avait vu tant de crime, alors, il s'installa à la Bastie...

Le châtiau du best-seller

Made in Italy ?

On a laissé nos d'Urfé en train de quitter leur vieille forteresse. Et après ? On les retrouve comme prévu à la Bastie, un joyau Renaissance conçu par des artistes italiens entre 1535 et 1578. Pourquoi donc italiens ?

Regardez la façade, ces détails, cette galerie à fines arcades, la loggia, et vous serez fixé... La Renaissance italienne en plein département de la Loire... Oui ! Vous verrez aussi une grotte de rocaille, construite vers 1550, une des premières de ce genre en France !

A la sueur de son front

Voici donc ce beau château qu'hérite Honoré après la mort de son grand-père, Claude d’Urfé. Il y passe sa jeunesse, donc, et des années plus tard, il en fait le cadre de son roman champêtre, en 1607 : L'Astrée. Honoré mettra plus de 20 ans à le terminer : eh, il faut dire que c'est un sacré pavé, à l'époque, publié en 5 tomes de plus de 1 000 pages chacun !

Un vrai best-seller, en plus... qu’il dédie à son roi Henri IV, « ce prince à qui toute l’Europe doit son repos et sa tranquillité. »

Donc, son roman se passe au Ve s, dans ce paysage qu'il connaît bien. Céladon, le berger, est dingue de la belle Astrée. Mais Astrée ne ressent rien pour lui, aussi le pauvre Céladon finira par noyer son chagrin... en se noyant dans le Lignon ! On voit la scène et plein d’autres immortalisées sous forme de tapisseries, au château.

Honoré et Diane

Mari frigide et poète amoureux

Savez-vous qu'il se cache quelqu'un de bien vivant, derrière le personnage féminin d’Astrée ? Astrée serait Diane de Châteaumorand, la femme d'un des frères d'Honoré, Anne... femme dont il est amoureux depuis toujours et qu’il finit par épouser en 1600.

Anne est poète lui aussi. Il épouse Diane alors qu'elle est toute jeune, à peine 12 ans : elle est superbe, fine et altière. De quoi lui consacrer des vers enflammés, de quoi faire baver les autres bonshommes, aussi ! Ah, à moins que ?... oui, petit problème : allez savoir pourquoi, jamais son mari ne l'a touchée, jamais.

Alors, quand elle rencontre le regard de son beau-frère Honoré, c'est le coup de foudre immédiat. Diane décide de briser son mariage, en invoquant la non-consommation de l'union (la « frigidité et l’impuissance » du mari comme disent les textes de l’époque).

Honoré, de son côté, qui était entré chez les chevaliers de l'ordre de Malte, plaque tout pour retrouver la belle (ça tombe bien, il l'aime depuis le premier jour). On imagine bien la tête d'Anne quand il apprend la nouvelle : humilié, il finit par rentrer dans les ordres et ne reviendra jamais à la Bastie...

Harpie et chiens qui puent

Bon, et les deux nouveaux tourtereaux, là ? Vont-ils être heureux pour autant ? Pas si sûr... Car la belle Diane change du tout au tout : la vie de couple devient un enfer sur terre pour le pauvre Honoré !

Elle devient mauvaise, aigrie, pire ! Sous ses airs de princesse délicate se cachent des manières de paysanne mal dégrossie, dormant avec ses gros chiens toujours crottés dans son lit dégoûtant de poussière !

Totalement imbue de sa beauté, elle porte un masque pour préserver sa beauté et ne veut dormir que dans une chambre avec doubles vitres et doubles rideaux, nous dit Victor Du Bled dans La société française du XVIe siècle au XXe siècle : la société, les femmes au XVIe siècle (1900). Blasé, Honoré finira par aller respirer l'air ailleurs, loin de sa harpie...

Forces occultes

Quand les d'Urfé s'éteignent, le château passe aux Le Rochefoucauld. Place au bizarre, avec Jeanne de Pontcarré (de Rochefoucauld par son mariage, et donc marquise d’Urfé) ! La dame adore l'alchimie et les trucs farfelus.

Elle possède son propre labo d'alchimie dans son hôtel particulier parisien du quai Voltaire, où elle rencontre les énigmatiques comtes de Saint-Germain et Cagliostro... Elle est bizarre, un peu folle, la dame ! Mais très riche...

Tenez, même le célébrissime Casanova finit par faire sa rencontre. Il voit bien qu'elle a une case en moins... et commence à lui fait croire, pour rigoler, qu'elle peut renaître sous les traits d'un bébé, à qui elle donnerait le jour elle-même ! Pour ça, pas de problème : il couche avec elle et, lui promet-il, elle aura un fils dans lequel son âme pourra migrer à sa naissance...

Trop fort, Casa ! La marquise croit dur comme fer que l'Italien a des forces occultes spectaculaires et dit « oui » à tout... Casa, lui, sourit à la dame et lui soutire tout ce qu’il peut, or et bijoux...


Et encore !