Le navigateur Kerguelen en prison à Saumur : mensonges et femme à bord !

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Le château - ©Coucouoeuf / CC-BY-SA Le château - ©Coucouoeuf / CC-BY-SA
Château de Saumur Château Château de la Loire

Saviez-vous que le château de Saumur abrite une prison, aux XVIIe et XVIIIe s ?

Voici son plus célèbre prisonnier : le marquis de Sade.

Mais y croupit aussi, entre 1775 et 1778, le marin breton Yves-Joseph de Kerguelen de Trémarec, qui cherche en vain le mythique continent austral.

Une quête qui lui fait perdre honneur et liberté !

Cap sur le continent austral !

Un bout de terre mythique... où ? Mystère !

1772. Kerguelen, lieutenant de vaisseau aguerri de 38 ans, s'embarque avec Louis Aleno de Saint-Aloüarn, son ami, chacun sur leur bateau respectif.

Cap sur l'océan Indien, toute voile dehors !

Car là, nimbée dans la lueur cuivrée du soleil, émergeant de brumes épaisses, se trouve une île merveilleuse.

Tout petit bout de terre lointain, posé sur l'immense océan, entre Antarctique et Australie.

Son nom ? Le mythique continent austral !

Français et Anglais en supposent l'existence depuis des lustres, sans bien savoir où il se trouve...

Mais en cette année 1772, Louis XV envoie les deux Bretons en prendre possession.

Manchots et phoques comme seuls habitants

Alors, par un matin glacial de février 1772, Kerguelen n'en revient pas, quand il tombe enfin sur le fameux continent.

Euh, oui, attendez !

Le continent austral tant convoité est en fait un archipel gris, plat, pelé et inculte, peuplé de phoques et de manchots que le navigateur décrira plus tard comme des « habitants d’une couleur noirâtre » !

Tudieu ! Kerguelen en perd pourtant sa longue-vie.

Il croit dur comme fer avoir mis la main sur le continent austral.

Le voilà même qui en prend possession au nom du roi, la baptisant France Australe : il s'agit en fait de l’actuel archipel Kerguelen.

Deux Bretons séparés en mer, et retour en France

Kerguelen envoie l’équipage d’Alouarn explorer l'île un brin, tandis que lui reste au sec.

Mais les bateaux des deux Bretons sont bientôt séparés par un méchant brouillard.

Kerguelen abandonne son ami, se dépêche de rentrer en France faire valoir sa découverte.

Voui, il croit avoir découvert le continent austral tant convoité...

A Versailles, vous auriez dû le voir, s’empresser de décrire à Louis XV le continent merveilleux, ses richesses, sa fertilité, son épaisse végétation couleur émeraude…

Kerguelen parle non pas de ce qu’il a vu, cruelle déception, mais de ce qu’il a voulu voir… nuance !

Convaincu, le roi le décore de la Croix de la Saint-Louis et le fait capitaine de vaisseau. Puis il le charge de retourner sur l’île, approfondir sa découverte !

Le retour inattendu de Saint-Aloüarn

Mais, minute !

Et Saint-Aloüarn, dans tout ça ?

Hé bien, pendant ce temps, il cherche et attend son ami Kerguelen, en plein océan Indien !

Kerguelen ne sait rien de tout ça, bien sûr.

Jusqu'à ce que Saint-Aloüarn tombe malade.

Raaah, saleté de scorbut... Le marin doit rentrer en Bretagne.

Son arrivée choque tout le monde, vous pensez ! Kerguelen a bavassé à-tout-va que son ami était mort !

Saint-Aloüarn la raconte, LUI, la terrible et si vilaine vérité, lui, qui seul, a mis le pied sur cette soi-disant île australe paradisiaque.

Tu parles, Charles ! Une terre hostile et inhabitable…

Kerguelen persiste et signe

Kerguelen, pendant ce temps, lance la seconde expédition en mars 1773.

Mais entre temps, on l'a vu, Saint-Aloüarn a tout raconté. Les mensonges. Les affabulations.

Le roi, grognon, siffle Kerguelen à Versailles.

Mais celui-ci, bourrique têtue, renâcle à plein régime. Le bougre refuse de revenir. Pire ! Il poursuit sa route vers son continent merveilleux !

Evidemment, une fois rendu là-bas, rien n’a changé : la terre est aussi aride, les arbustes aussi pelés, le temps toujours aussi maussade.

Etrange comportement de Kerguelen : pour ne pas voir l’horrible vérité, il ne débarque jamais, s’accroche à son rêve de terre luxuriante aux habitants accueillants.

Mais s’il n’y avait que ça !

Une femme à bord !

Oui, s'il n'y avait eu que les affabulations de Kerguelen, on lui aurait pardonné...

Car contre le règlement, il a embarqué à Brest sa petite maîtresse de 16 ans, Marie-Louise Seguin, dite Louison.

Très vite découverte, on imagine la réaction des hommes confinés des mois à bord en mer dans un huis-clos moite et salé. Mutinerie générale !

Non mais, vous imaginez ?

Kerguelen embarque et planque une femme contre le règlement de la marine, mais en plus, il ment en racontant que c’est son valet de chambre !

Et ce n'est pas fini ! Il aggrave son cas en embarquant de la pacotille : petites marchandises sans valeur qu’il compte vendre à son profit, chose parfaitement illégale.

Sur le chemin du retour, la mutinerie fait place à une épidémie de scorbut, qui décimera l’équipage...

La sentence

De retour en France, rien ne va plus. Louis XV, qui soutenait Kerguelen, vient de mourir.

Tous les jaloux se jettent sur le navigateur comme des chiens enragés sur un os et le traduisent en conseil de guerre.

Kerguelen est coupable de biens des choses !

Désobéissance, embarquement clandestin d’une femme travestie en valet de chambre, trafic de pacotille, mensonge sur la description de l’île australe.

L’humiliation ultime : il se fait radier de la Marine, dégrader et enfermer trois ans au château de Saumur.

Conclusion

Libéré en 1778, Kerguelen réintègre la Marine et repart sur les mers se battre pendant la guerre d’Indépendance américaine.

En 1782, il publie un récit de son voyage, Relation de deux voyages dans les mers australes et des Indes. Un bouquin condamné illico : c’est une offense grave envers la justice royale !

Il meurt à 63 ans, en 1796.

La France Australe qu’il a découverte porte aujourd'hui le nom d’îles ou archipel Kerguelen.


Et encore !