Le jour où le tour du monde du samurai Hasekura Tsunenaga s'arrête à Saint-Tropez

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Hasekura Tsunenaga par Raphaël Sadeler, 1615 - ©Rijksmuseum / CC0 Hasekura Tsunenaga par Raphaël Sadeler, 1615 - ©Rijksmuseum / CC0
Port de Saint-Tropez Port Exploration

Des Japonais débarquent à Saint-Tropez ! Le choc Orient-Occident, au début du XVIIe s.

Une ambassade. Le premier tour du monde nippon, vous vous rendez compte ? Première ouverture sur le monde après des siècles de repli médiéval.

Deux hommes à l’origine du projet : deux nobles à l’esprit bouillonnant. Rêvant d’ailleurs. Le rêve d’inconnu de tant de gens... eux l’ont fait. Ils se sont jetés dans le bain salé d’une mer pleine de promesses. On les suit ?

Le fantastique tour du monde des Japonais

Un homme. Barbe de trois jours. Cernes. Aveuglé par le soleil après des mois de périple en mer. Crevé, moulu, enfermé dans le ventre puant d’un bateau. Les traits tirés, mais heureux. L’homme est à mille lieues de chez lui. Le cœur tambourinant.

Il se demande... comment tout ça avait commencé, déjà ?

Les premiers contacts entre le Japon et l’Europe se nouent à la fin du XVIe s. D’abord, les Portugais débarquent sur ce pays inconnu après un naufrage et nouent des liens commerciaux. Ensuite, les missions jésuites espagnoles suivent. Hop, que je te christianise ces pauvres Japonais qui n’avaient rien demandé...

Mais qui a eu l’idée d’ouvrir le Japon au monde, jusqu’ici ratatiné sur lui-même ?

Un homme curieux et moderne, un original qui a l’impression de vivre à la mauvaise époque : le gouverneur de la province de Sendai, Date Masamune.

Un seigneur proche des chrétiens. Qu’il reçoit volontiers sur ses terres, même pour prêcher ! Alors, OK : les Espagnols ont le droit de commercer au Japon, en échange, ils convertissent les habitants au catholicisme.

Mais ça ne suffit pas à Date, super curieux du mode de vie occidentale. Alors, il fait construire le Date Maru (rebaptisé San Juan Bautista par les Espagnols), bateau entièrement conçu au Japon... comme un galion espagnol !

Il envoie sa flotte faire le tour du monde, avec à sa tête le samurai Hasekura Rokuemon Tsunenaga : Mexique, Europe, Philippines, le tout premier tour du globe japonais ! On est en 1613.

Avec pour but ultime la rencontre du pape, à Rome. C’est en faisant cap sur l’Italie qu’une tempête les arrête à Saint-Trop’...

Dans le port de Saint-Tropez

Saint-Tropez. 1615. Hasekura pose le pied à terre. Respire l’air tiède. Odeur de goémon séché. De pierres dorées par le soleil, léchées par les vagues.

Les seigneurs locaux reçoivent l’ambassade nippone du fier samouraï Hasekura Tsunenaga, envoyée en Europe par Date. Un arrêt dans le port de Saint-Trop’ pas vraiment prévu, à cause du mauvais temps... Ils repartent au bout de 3 jours, pour voir le pape à Rome.

Vous imaginez la rencontre ? Le journal L'Athenaeum français de 1853 nous donne les détails.

Le samouraï don Felipe Francisco Faxicura (son nom de chrétien) débarque avec son cuisinier, son secrétaire, toute sa suite. Tous japonais, sauf quelques Jésuites espagnols. Tous portent l’habit espagnol, mais ils ont le crâne rasé avec les cheveux relevés, noués par un ruban de soie.

Les locaux sont babas : ils s’émerveillent du tranchant de leur épée, de leurs « petits bâtons » qu’ils utilisent pour manger leur potage. Mais ce qui fascine nos Français crados, ce sont leurs jolis mouchoirs en soie de Chine.

Les Japonais se mouchent avec, mais ne réutilisent jamais deux fois le même ! Une fois utilisés, ils les jettent par terre. Du jamais vu ! Ca les amuse de voir ces rustres de Français se jeter dessus pour les ramasser.

Eurk, oui, déjà à l’époque, les Japonais savent bien, eux, que les mouchoirs jetables, c’est super hygiénique...

Un monde s'écroule, une surprise en Espagne

Cependant, l’ambassade de Hasekura n’a jamais porté ses fruits. Il rentre chez lui en 1620 et trouve son Japon défiguré. Radicalement différent du pays qu’il avait quitté.

Le shogun a annihilé le christianisme et le pays se replie peu à peu sur lui-même. Il y a même eu une guerre civile et les Jésuites s’en mêlent.

Résultat ? On se débarrasse de tous les chrétiens par la violence. Et le pays se renferme. Même au commerce.

Alors quand Hasekura rentre au bercail, on comprend qu’il se fracasse à un mur... Il meurt un an après, à 51 ans. Désabusé, au fond de son cœur. Avec la terrible impression d’avoir vu le monde, d'avoir partagé, et que ça n’a servi à rien.

Ce qu’il reste de cette ambassade ? Rien, à Saint-Tropez. Mais dans l’ouest de l’Espagne, à Coria del Rio... surprise ! 5 membres de l’ambassade ne sont jamais rentrés en Asie et ont décidé de rester vivre ici. Alors aujourd’hui, on compte plusieurs centaines de leurs descendants, qui portent pour nom de famille... Japón.


Et encore !