Jean de Watteville, les 9 vies de l'abbé aventurier

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Tombeau de Watteville - ©Malebre / CC-BY-SA Tombeau de Watteville - ©Malebre / CC-BY-SA
Abbaye de Baume-les-Messieurs Abbaye Homicide Trahison Jean de Watteville Bénédictin

Les 400 coups


Qui dit abbaye dit abbés. Et à Baume, on en a eu un d’un genre un peu particulier, au cours du XVIIe s ! Tenez, on va vous le présenter...

Jean de Watteville, c’est son nom. Jean (ou plutôt Juan, car sa famille noble est d'origine espagnole, née en Suisse) naît à Besançon en 1613. Incorporé très jeune au régiment de Bourgogne comme maître de camp, il est nerveux, violent, brusque. Ce qui fait qu'un beau jour, il tue un officier de la reine d'Espagne. Bondieu ! Le voilà obligé de partir se planquer à Paris. Et soudain, après avoir entendu un sermon sur l'Enfer à la messe, il reçoit une claque : sauve ton âme, Watteville, ou alors, tu sais ce qui t’attends...

Il part aussitôt se faire moine à l'abbaye de Bonlieu. Mais sa vie d'avant lui manque... Raah, la liberté ! Du coup, il s’échappe quand il en a l'occasion, faire les 400 coups. Tu parles d’un drôle de moine ! Une nuit, l'abbé s'en aperçoit et tente de l’arrêter, en train de grimper par-dessus le mur à l’aide d’une échelle, en habit tout sauf de moine : surpris, Jean le tue d’un coup de mousquet. Bam ! Il doit se sauver encore une fois : cette fois, ce sera en Espagne.

Duels, turban et harem


Mais rebelote, on ne tire pas une croix comme ça sur une vie de patachon : meurtres, duels, vols, Jean les accumule ! Il fait même trembler de peur tout le pays et finit par tuer un noble, un grand d’Espagne comme on dit là-bas. Hop : Jean se tire encore et toujours. De l'Espagne, il gagne Constantinople, se met le turban sur la tête, se convertit... et se fait pacha. Tiens, ça ne vous rappelle pas l’histoire du pacha de Bonneval, ça ? Bref. Il reste là près de 20 ans, (avec harem et esclaves, c’est plus sympa) fait la guerre qui déchire Turcs et Vénitiens, après quoi il trahit les Turcs pour tout donner aux Vénitiens. Il regagne la France après avoir reçu l'absolution du pape, direction la Franche-Comté.

Belles donzelles et bourrins à gogo


Là, le pape le fait abbé de Baume-les-Messieurs, où il avait « partout beaucoup d'équipages, grande chère, une belle meute, grande table et bonne compagnie » dit Saint-Simon dans le tome 3 de ses Mémoires. Comme il avait eu son petit harem en Orient, il recrée la même chose près de l'abbaye, au château de Saint-Lothain, sous le prétexte de fonder une institution pour donner une éducation aux jeunes filles nobles. Et il en avait des favorites, l’abbé... Il fonde aussi un haras, dans son petit paradis sur terre, avec les plus beaux chevaux espagnols et turcs : des bourrins qu’il nomme le Sultan, le Grand Vizir, la Sultane Validée... Aah, il y était bien, dans sa Franche-Comté, Jean... tellement bien qu'il la vendra à Louis XIV !

Il est dur avec les siens, régnant sur ses terres à l’ancienne, comme le seigneur sur ses manants. Vous savez quoi ? On dit qu’il force les habitants du coin à construire les « échelles de Crançot », un sentier taillé à même le roc, non loin de l'abbaye !

Jean meurt à l'abbaye en 1702 à l’âge trèèès respectable de 89 ans. On voit toujours son tombeau dans l'église abbatiale. On y lit : ITALUS ET BURGUNDUS IN ARMIS GALLUS IN ALBIS IN CURIA RECTUS PRESBYTER, ABBAS, ADEST, ce qui veut dire : « Il a pris les armes en tant qu’Italien et Bourguignon, il a été français en tant que religieux, honnête dans ses charges, prêtre et abbé. »


Et encore !