Amédée VIII, l'antipape épicurien du château de Ripaille

Vinaigrette 0
Le château - ©Pymouss44 / CC-BY-SA Le château - ©Pymouss44 / CC-BY-SA
Château de Ripaille Château

Le plus célèbre seigneur du château de Ripaille ? Amédée VIII !

Duc de Savoie, religieux, épicurien, antipape...

Il prendra une retraite bien méritée à Ripaille, petit pavillon de chasse familial qu'il métamorphose en palais de roi.

Il n’a jamais été aussi heureux qu’ici…

La genèse : Amédée le Rouge, le paternel

Les conditions troubles de la mort du père

1er novembre 1391. Amédée VII de Savoie agonise au château de Ripaille.

Des pensées sans queue ni tête lui traversent le crâne.

Le comte Rouge, qu’on l’avait surnommé, ah ! A cause de ses cheveux roux, sans doute.

Oui, mais voilà, là, il est en train de mourir. Et tout ce à quoi il pense, c’est au foutu surnom qu’il va laisser à la postérité...

Amédée VII se meurt, donc. Dans des conditions violentes ! Dans des souffrances horribles, surtout.

On dit qu’il a attrapé le tétanos, après une partie de chasse.

Comment ? En tombant lourdement de son cheval, alors qu’il pourchassait un sanglier, dans la forêt voisine de Thonon.

Mais à croire qu’il faut voir le mal partout, une vilaine rumeur commence à enfler... un complot aurait eu la peau du duc !

La sentence tombe : le médecin d’Amédée, Pierre de Lompnes, se fait exécuter ; l'épouse d'Amédée VII, Bonne de Savoie, est accusée de complicité dans l’affaire.

Elle se fait exiler en Bourgogne, où elle mourra après un long procès.

Amédée VII est mort, vive Amédée VIII !

Amédée VII vient de mourir.

Et un dont on se fiche bien, c’est son fiston. Le petiot n’a que 8 ans au moment du drame.

C'est lui, le futur Amédée VIII, devenu duc de Savoie en 1416 !

Il naît le 4 septembre 1383 à Chambéry.

Son héritage, son précieux héritage ?

Aaaah, il s'agit du comté de Savoie : petite miette au milieu du puissant Saint-Empire germanique, oui !

Mais l'une des plus puissantes principautés de cette partie de l'Europe !

Elle s'étend de Lausanne en Suisse à Nice, en passant par la Lombardie.

Et au milieu de ce territoire... le château de Ripaille.

Faire ripaille... à Ripaille !

Saviez-vous que c'est Voltaire qui rend célèbre l’expression « faire ripaille », en l'associant au château et aux fastes d'Amédée VIII ?

Imaginez des banquets gargantuesques.

Gras à souhaits. Epicés. Voluptueux. Même à la cour du roi de France, on n’a jamais vu ça !

Grâce notamment aux mets préparés par le cuisinier Chiquart : de lui nous est parvenu le livre Du fait de cuisine (1420)…

Une mine de renseignements précieux : on y découvre la manière de ravitailler les cuisines en matières premières, les ustensiles utilisés...

Sans oublier de savoureuses recettes typiques, dont l'odeur devait embaumer les salles de Ripaille :

• le brouet tyolli (sauce à base de bouillon, d’amandes pilées, de santal rouge, de vin blanc et de verjus)

• la souppe jacobine de chapons, à base de moelle de bœuf et de fromage…

Plus surprenant, on suit l’élaboration d’un entremès eslevé : un château-fort mêlant décor de théâtre en toiles peintes et plats cuisinés comme brochet ou paon... le tout exécuté par une dizaine de pâtissiers, cuistots et peintres !

L'ordre de Saint-Maurice : des moines un peu particuliers

Au château de Ripaille, aussi, Amédée fonde l’ordre religieux, hospitalier et militaire de Saint-Maurice, le 7 novembre 1434.

Il s'entoure pour celà de 7 chevaliers, nobles, veufs ou célibataires, la cinquantaine bien entamée, expérimentés dans tout domaine.

Et c’est avec ces compères qu’Amédée vit à Ripaille... sans aucune étiquette, rien !

Amédée s'est fait moine solitaire, mais avec tout le luxe et les commodités de son palais savoyard.

Tu parles d’une ambiance monacale !

La Chronique d’Enguerrand de Monstrelet dit d’ailleurs :

« Et se faisaient lui et ses gens servir, en lieu de racines et d’eaux de fontaine, du meilleur vin et des meilleures viandes qu’on pouvait rencontrer. »

Sans doute ces moines-chevaliers constituaient autour d’Amédée une sorte de conseil politique destiné à l'assister dans ses prises de décision, entre deux prières...

L'antipape Félix

Jusqu’à ce jour maudit de 1439...

Une délégation spéciale débarque au galop à Ripaille, dans la poussiere du chemin de terre.

Avec une annonce de la plus haute importance... Amédée a été choisi pour remplacer le pape déchu Eugène IV !

Oh, qu’il est triste de quitter son paradis... Amédée devient l’antipape Félix V.

Antipape ?

Par là on entend que la personne a exercé la fonction de pape, mais que son rôle n’a pas été reconnu valable par l’Eglise catholique.

Mais ! Quel choix surprenant, que ce veuf laïc, père de famille de 56 ans, vous ne trouvez pas ?

Et vous parlez d'une situation... Eugène IV refuse de démissionner ! Amédée se retrouve antipape pendant 10 ans. 10 très longues années.

Eugène IV mort, Amédée prêtera allégeance à son successeur, Nicolas V, puis s'en retournera enfin, le coeur léger, vers son Ripaille.

Pour ne plus jamais repartir.

Notre duc-moine-antipape poussera son dernier soupir dans son château chéri, un jour de janvier 1451.

Le mot de la fin... à Voltaire

Laissons le dernier mot à Voltaire, dans Œuvres complètes de Voltaire : Contes en vers. Satires. Épîtres. Poésies !

Un parfait petit résumé de la carrière d'Amédée et sa retraite à Ripaille...

« Au bord de cette mer où s’égarent mes yeux,
Ripaille, je te vois. Ô bizarre Amédée,
Est-il vrai que dans ces beaux lieux
Des soins et des grandeurs écartant toute idée,
Tu vécus en vrai sage, en vrai voluptueux,
Et que bientôt lassé de ton doux ermitage,
Tu voulus être Pape et cessas d’être sage ?
Comment as-tu quitté ces bords délicieux,
Ta cellule et ton vin, ta maîtresse et tes jeux,
Pour aller disputer la barque de Saint-Pierre ? »


Et encore !